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La Nature / Thoreau, Ralph Waldo Emerson (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 13.03.23 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Essais, USA

La Nature, Ralph Waldo Emerson, Folio Sagesses, janvier 2023, trad. anglais (USA), Xavier Eyma, 96 pages, 3,50 € Thoreau, Emerson, Rivages Poche, août 2022, trad. anglais (USA), Stéphane Thomas, 96 pages, 6 €

Edition: Folio (Gallimard)

La Nature / Thoreau, Ralph Waldo Emerson (par Didier Smal)

 

Emerson en deux brefs ouvrages, originellement publiés à vingt-cinq années de distance : le premier en 1837, anonymement mais avec quel retentissement !, La Nature ; le second en 1862, pour célébrer son ami, disciple, comparse, Henri David Thoreau (1817-1862), et sobrement intitulé Thoreau. Le premier est fondateur : c’est le transcendantalisme qui trouve ici son origine, pour ne pas dire son programme ; le second est un hommage vibrant et amical à celui qui peut-être vécut de la façon la plus intransigeante et belle le transcendantalisme.

Cette doctrine, née dans la Nouvelle-Angleterre, est héritière tant de Kant que de Rousseau, de l’idéalisme que de la croyance en la bonté fondamentale, tant de la nature que de l’homme – et en la nécessaire communion entre les deux. Emerson écrit ainsi, quasi en ouverture de La Nature : « En présence de la nature, la joie envahit l’homme, en dépit même de ses chagrins réels. La nature dit : Il est ma créature ; et malgré ses chagrins intolérables, il sera heureux avec moi ».

La nature, selon Emerson, semble être l’ultime consolation pour l’homme – l’homme moderne s’entend. Car il s’agit pour Emerson de créer « une philosophie à nous », allégée du poids de la tradition et permettant à l’homme de se comprendre dans le monde. Et pour comprendre ce monde, il s’agit de trouver la manière juste de l’appréhender, d’y être. Mais la tâche est plus compliquée qu’il y paraît, puisque nous devons désapprendre du passé et nous confronter au présent.

Même si Emerson n’évoque pas un monde industriel alors en émergence, même s’il ne s’oppose pas à la vitesse de la modernité (bien que son symptôme le plus visible, le train, ait fait son apparition en Nouvelle-Angleterre dès les années 1820), il renvoie en tout cas à la nécessité d’une spiritualité renouvelée, rendue possible par une attitude contemplative : « Lorsque je contemple un beau paysage, je me préoccupe bien moins de constater l’ordre et la superposition des divers éléments qui le composent, que de savoir pourquoi toute idée de la multitude se perd dans un tranquille sentiment d’unité ». Et d’affirmer quelques lignes après qu’il faut pouvoir « asseoir la science sur les idées ». La spiritualité et la morale surpassent toute autre activité intellectuelle, et permettent de constater que l’homme « est placé au centre de toutes choses, et de toutes choses un rayon arrive jusqu’à lui ».

Cette doctrine est très belle, mais l’on voit immédiatement la limite de son application : il conviendrait de se retirer du monde, sans nulle obligation au monde, pour l’appliquer. C’est la situation dans laquelle se trouvait le jeune Thoreau, qui découvrit cet essai alors qu’il était toujours à Harvard, et devint aussitôt proche d’Emerson – qui d’ailleurs lui offrit en 1844 la jouissance d’un terrain sur lequel le cadet bâtit une cabane et vécut une expérience narrée et célébrée dans Walden (1854).

Mais Thoreau mourut avant son aîné, à peine âgé de quarante-cinq ans, et Emerson en éprouva une grande peine – qui transparaît dans un essai qui est aussi une élégie, sobrement intitulé Thoreau. Le maître y célèbre le disciple, le « Terrible Thoreau », qui fut avant tout son ami. En un sens, il convient de lire La Nature et Thoreau successivement, pour comprendre qu’Emerson admire en Thoreau l’homme qui vécut selon les principes transcendantalistes plus que tout autre. C’était aussi l’ami avec qui marcher était « un plaisir et un privilège », tant parce qu’il connaissait la moindre plante, la moindre trace, le moindre sentier, que parce qu’il marchait en silence, en harmonie tant avec la nature qu’avec l’ami. Thoreau était le « célibataire de la pensée et de la Nature », qui eut la chance de pouvoir poser ce choix à une époque où cela commençait à avoir du sens.

Car le transcendantalisme n’est mort ni avec Thoreau, ni avec Emerson – il imprègne toujours notre époque, de façon diffuse, de façon parfois plus médiatique (mais au fond Thoreau le prolixe ne cessait de raconter son expérience, son rapport à la nature (Walden, mais aussi Les Forêts du Maine ou Marcher), tout en tâchant de penser un monde humain plus… naturel (quiconque a lu La Désobéissance civile comprendra). On peut, avec Nathaniel Hawthorne, contemporain des transcendantalistes, se gausser d’un idéalisme bon enfant aux visées utopiques un rien confuses ; on peut aussi, même si l’on ne peut vivre près d’un lac de Concord dans les années 1840, se plonger dans les écrits transcendantalistes pour y rencontrer un désir d’être au monde qui parfois console de la vie moderne. Et donne envie de trouver en soi l’énergie pour tenter de vivre bellement. De façon… naturelle.

 

Didier Smal

 

Ralph Waldo Emerson (1803-1882) est un poète, philosophe et essayiste du Nord-Ouest des Etats-Unis. Son œuvre, dans laquelle ses préceptes transcendentalistes sont explicités et parfois mis en vers eut une influence prégnante sur Thoreau, Whitman ou encore Nietzsche.

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A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.