La Maison aux livres, Enis Batur (par Gilles Cervera)
La Maison aux livres, Enis Batur, éd Zulma, 181pp, 9€95
Les éditions Zulma, belles dans la main même en poche, ont livré en 2025 La Maison aux livres d’Enis Batur.
L’auteur est turc, éditeur et écrivain.
Universaliste, humaniste, il réactive dans ce livre l’origine du livre. On a Manguel en tête, Umberto Eco, Elias Canetti ou bien évidemment Borges.
C’est écrasant. C’est lumineux. C’est le monde exact où l’on voudrait vivre, poings et pieds liés, dans cette Maison aux livres où le seul nourrir et le seul mourir seraient de tourner les pages, tout lire, tout le temps, tout.
L’impossible.
Il y a dans ce labyrinthe initiatique l’origine du fleuve et son immense delta. Chaque livre est une source et une arborescence. On repart d’Homère, on repart d’où chacun veut repartir, on arrive à l’arrivée, enchanté d’avoir lu, en attente douce du livre qui n’est pas encore écrit.
Tombe sur la tête de notre écrivain narrateur une météorite sous forme d’héritage.
Un inconnu, Monsieur, le charge de sa bibliothèque.
Il a déjà à faire avec ses milliers de bouquins, comment les ranger, où les classer et voilà que lui incombe, l’acceptera-t-il ou le refusera-t-il la Maison aux livres, en haut de la colline sous laquelle le Bosphore miroite sa culture liquide. Ici, en haut c’est du solide avec à côté, au milieu des bois, la maison de verre, vide et nue, pour la lecture.
Comment endosser les choix de Monsieur ?
C’est possible parce que ce ne sont pas loin d’être les siens.
Jusqu’à présent, je ne suis pas parvenu à me convaincre qu’un des livres que j’aurais écrits ou lus pourrait changer la vie. Dans le premier cas, ce serait faire preuve d’arrogance et de bêtise, dans le second, d’une confiance excessive et, une fois encore, de bêtise.
…/… Aussi suis-je fier d’avoir senti à un âge qu’on peut considérer encore jeune que ni lire ni écrire ne pourraient être une authentique libération. On a le droit d’avoir une croyance, je ne vois rien d’étrange à cela. En revanche, croire en ses croyances ne mène nulle part.
Lire éclaire et ne diminue rien au brouillard.
Rien aux incertitudes. Rien à la méconnaissance des autres et de soi.
Par contre lire dissèque le double esprit des lois et de la critique.
Batur alias le narrateur considère pourtant les livres, ceux qui font partie des pièces préférées de ma bibliothèque, comme des êtres vivants.
Notre bibliothèque est le lieu le plus vivant de nos maisons, l’avons-nous remarqué ?
Soit parce que les auteurs de notre adolescence nous regardent toujours, morts depuis longtemps, soit parce que nos contemporains qui écrivent constituent avec nous la fraternité la plus abstraite et la plus solide, la communauté la plus fiable qui existe et nous assure d’exister.
Le livre de Batur oscille en permanence entre le livre qui ne suffit pas et celui qui serait le livre complet qui nous complète : J’avais ressenti le besoin de lire Musil et c’était sans nul doute la seule chose qui apaiserait mon âme blessée et dissiperait l’épais brouillard qui m’obnubilait, plutôt que de téléphoner à quelqu’un ou de sortir prendre l’air…/…. La question de savoir à quel point pour soulager ma douleur ce tome de Musil que je tiens dans ma main me semble superflue. Je me souviens avoir dit qu’aucun livre ne pouvait me guérir. Qui n’a pas pensé au pouvoir de certains livres, en particulier du Livre, d’aider les masses à vivre ? Ne serait-ce pas aussi le cas pour celui qui, comme moi, a placé au centre de sa vie cet objet rectangulaire ?
Le livre dont il est parlé échappe aux statistiques pessimistes, aux rapports Pisa qui désespèrent, à la baisse des ventes ou à leur redémarrage lent, aux chiffres des meilleures ventes ou des pires. Les livres qui sont ici inscrits dans la Maison des livres sont un fonds inouï d’humanisme et d’humanité, un fonds perdu et même si l’IA venait rédimer, tuer, broyer cette bibliothèque d’Alexandrie mentale, il resterait les lecteurs et leur indestructible mémoire.
Intergénérationnelle et transfrontalière, internationaliste et protogalactique.
Ceux qui tournent les pages sont de cette espèce.
Ils attendent sans impatience un dénouement, un déroulé, une fin qu’ils savent, en fermant les yeux et le livre, qu’il raconte leur fin annoncée.
Chaque livre fini est un livre de gagné sur la dérisoire passion d’exister.
On n’attend pas forcément dans ce livre sur les livres, et d’un oriental, un homme d’orient, cette critique, soudaine, annoncée de périphrases, nous sommes prévenus que ça va cogner :
Qu’on le veuille ou non, le livre reste encore et malgré tout un objet du monde masculin.
Il doit s’expliquer. Il s’explique et les auteures, écrivaines, lectrices doivent avoir à la page qui suit, leurs doigts qui transpirent :
Ce sont les hommes, pas les femmes qui sont à l’origine de toutes les perversions du monde du livre. Ils ont entrepris la construction de bibliothèques gigantesques et ils y ont eux-mêmes déclenché des incendies, tout aussi gigantesques. Les insatiables collectionneurs de manuscrits, les déchiffreurs d’alphabet, les fous de la correction, les relieurs et les collectionneurs d’ex-libris sont des hommes.
Est-ce que les data californiennes qui broient les bouquins auront raison des livres avec leurs brochages, leurs folios tous réduits au silence numérique ?
Est-ce que les autodafés nazis sont derrière ou devant nous ?
Enis Batur nous secoue.
Le livre sur les livres est à lire.
La question pendante qui taraude l’auteur et le lecteur est donc qui est ce légataire, l’anonyme Monsieur ? Est-ce l’auteur lui-même, son double ?
Dans sa jeunesse, Monsieur avait-il eu peur de se transformer en Peter Kien ? Craignait-il de répéter le sort de Hanta, le héros de Bohumil Hrabal ? Ou traînerait-il jusqu’à sa mort comme Mallarmé rêvant d’un livre qu’il ne pourrait jamais achever ?
Gilles Cervera
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