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La Grande Peur dans la montagne, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 15.12.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Le Livre de Poche

La Grande Peur dans la montagne, 187 pages, 6,20 €

Ecrivain(s): Charles Ferdinand Ramuz Edition: Le Livre de Poche

La Grande Peur dans la montagne, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

L’écriture de Ramuz, en touches légères et répétées à l’envi comme un air évanescent, est l’outil rêvé pour ce roman allusif, où tout est à peine suggéré et où les mouvements des gens sont une répétition interminable de montées et descentes – de la lumière à l’obscurité, de la vie à la mort, de la paix à la peur. En bas, le village dans la vallée, paisible. En haut l’alpage de Sasseneire, un temps abandonné en raison d’histoires qui courent chez les anciens, histoires de malédiction, de sort funeste, mais réoccupé cette année-là – le temps a passé, les légendes s’usent, les jeunes n’y croient pas.

De quelle peur nous entretient ici Ramuz ? Peur de quoi ? Peur provoquée par qui, par quoi ? Se poser la question inclut forcément la réponse parce que LA peur des hommes n’a que peu de visages, il n’en est guère d’autres : la mort, les ténèbres, le mal, la souffrance, la solitude. Et il n’en est pas d’autres dans ce roman, la peur ne sera jamais nommée précisément, seuls ses manifestations et ses effets composent cette histoire de terreur. Les seuls moments où Ramuz semble dire l’auteur de la terreur qui saisit l’alpage et le village il le désigne par le pronom Lui, avec une majuscule, lui attribuant tous les oripeaux traditionnels du Malin Satan.

« Cependant il demeurait là […] se tenant immobile comme pour Lui bien montrer qu’il n’avait pas peur de Lui, l’Autre, le Méchant, vous savez ».

« “Et où es-tu qu’on te voie une fois ; Grand Vieux Malin ?” mais Il ne se montrait toujours pas ».

En ramenant la source de la terreur au Démon, Ramuz donne au roman sa tonalité universelle. Il trace une ligne de démarcation entre le monde du village avec ses gens, sa vie et celui de l’alpage, sa solitude, le malheur qui s’abat. Il fonde un récit sur la condition humaine dont la courbe – selon la leçon d’Héraclite – est une plongée permanente vers le néant. Le caractère diffus, suggéré, de l’horreur, rend l’inquiétude plus puissante : rien ne fait plus peur que ce que l’on ne voit pas mais dont on sait la présence maléfique, tapie dans l’obscurité.

La mort des bêtes scande la terreur qui s’installe dans l’alpage. Tous les jours, au matin, deux, trois nouvelles vaches malades qu’il faut abattre, décompte sinistre qui bat la mesure du désespoir des hommes. La dimension biblique est frappante tout au long du récit : les ténèbres, l’épizootie, les plaies d’Égypte ne sont pas loin. Il y a chez Ramuz une culture profonde de l’Ancien Testament et il en imprègne presque tous ses romans. La dimension tellurique, physique des maux et des ténèbres qui pleuvent sur les hommes hante l’écriture de Ramuz.

« […] Alors tout le noir vous croulait dessus. On était pris dedans, On l’avait qui vous pesait sur les épaules, on l’avait sur la tête, sur les cuisses, autour des mains, le long des bras, empêchant vos mouvements, vous entrant dans la bouche ; et on la mâchait, on le crachait, on le mâchait encore, on le recrachait, comme la terre de la forêt. On se débattait ainsi un moment, comme quand on a été enterré vif […] ».

La peur, la nuit, la solitude se font matière. L’alpage devient sépulture. Les êtres sont nus, fragiles, faibles face à la nature hostile. La peur n’est pas un affect, ce n’est pas un sentiment, ce n’est pas un désordre mental. C’est – à l’image du spleen baudelairien – une matière tangible qui colle et harcèle les corps.

Ramuz est peintre. Lumières et ombres, couleurs et compositions organisent en permanence son récit. Le rose, le noir, le jaune annoncent et accompagnent les événements heureux ou malheureux. Les contrastes signifient. Le monde parle aux hommes, soulignant leur terreur, faisant cadre à leurs malheurs. Comme la croix rassurante de l’église du village qui sombre peu à peu dans l’absence, disparaît au regard des hommes qui montent vers l’alpage, comme un signe, un avertissement du danger qui attend là-haut.

« Il faisait rose. Il faisait rose dans le ciel du côté du couchant. Quand on était au pied de l’église, on voyait que sa croix de fer était noire dans ce rose.

En haut du grand clocher de pierre, il y avait la croix de fer ; d’abord elle a été noire dans le rose, ce qui faisait qu’on la voyait très bien, puis elle s’est mise à descendre.

On voyait la croix descendre, à mesure qu’on montait ; on l’a vue venir contre les rochers, le long desquels elle glissait de haut en bas ; elle est venue, ensuite, se mettre devant les forêts, noires comme elle, et elle n’a plus été vue ».

La montagne inverse la vision du monde. Ici, le bas est béni, protégé, le haut maudit, terrifiant. Les montées et descentes qui scandent ce roman sont métaphores de cette division. Satan est traditionnellement placé en bas, sous terre. Ici c’est le Prince du sommet, comme un Dieu méchant, impitoyable, qui écrase de sa hauteur les hommes. On est loin de l’alpage bucolique, de la pastorale. La maladie tue les bêtes, terrorise les hommes et répand la peur jusqu’au village, jusqu’en bas :

« “La maladie !”

Un bout de phrase toujours le même qui revenait continuellement, qui était jeté d’une porte à celle d’en face, de la rue à un des perrons, d’un de ces perrons au suivant :

“La maladie ! La maladie !”

D’une fenêtre à une autre fenêtre, d’une rue à une autre rue, de ce bout-ci du village à l’autre bout […] ».

La Bible hante jusqu’à l’écriture de Ramuz, multipliant les répétitions, les reprises lancinantes, comme une prière.

Ce roman est une prière dédiée aux hommes. Une prière douloureuse, qui hante longtemps.

 

Léon-Marc Levy


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A propos de l'écrivain

Charles Ferdinand Ramuz

 

Charles Ferdinand Ramuz, né à Lausanne le 24 septembre 1878 et mort à Pully le 23 mai 1947, est un écrivain et poète suisse1 dont l'œuvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'Homme2. Ramuz puisa dans d'autres formes d'art (peinture, cinéma2) pour contribuer à la redéfinition du roman.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /