La Graine, Jacqueline Manicom (par Gilles Cervera)
La Graine, Jacqueline Manicom, ed Gallimard, coll L’imaginaire, 228pp, 10€50
Colère pour un passé proche
La collection L’imaginaire nous comble toujours autant. Faisant ressurgir des limbes des œuvres pas lues à l’époque de leur sortie, même si nous étions nés en 1974 !
La Graine de Jacqueline Manicom est éditée aux Presses de la Cité. Sous-titré Journal d’une Sage-Femme.
Ah le beau métier !
Pas besoin de faire un dessin car tout le monde le connaît ! Chacune et chacun a été cueilli par ses mains, ou tout du moins à l’immense majorité.
Ah la triste réalité !
Jacqueline Manicom dont le beau portait photographique ouvre heureusement le livre est guadeloupéenne.
Elle est femme et féministe. Elle est femme, belle, anticolonialiste et son journal doit apparaître comme un brûlot politique lorsqu’il sort et brûle encore lorsqu’on le lit aujourd’hui.
Un brûlot, c’est-à-dire une œuvre à part entière, un décapant clinique, un formidable tract des temps présents.
Resituons les accouchements qu’elle réalise à l’hôpital public, à Paris, à l’époque où la Loi Veil est dans les esprits, court dans la société, agite les consciences, active la réaction mais n’est pas encore passée.
Un livre de juste avant la Loi Veil de 1975.
Un livre essentiel qui décrit une société patriarcale, conservatrice, écrasant en premier les femmes, et en second les enfants nombreux à naître, sans être désirés, tombant comme ça du ventre pour le seul plaisir irresponsable des mecs. Dure époque pas si lointaine.
Nous ne voudrions pas qu’elle eût existé ! Ni qu’elle perdure aujourd’hui au-delà de l’Europe souvent.
« Vous désiriez ces quatre enfants aussi rapidement ? »
Elle a un sourire résigné, avant de me répondre qu’elle se serait bien arrêtée après le second.
« Et vous ne connaissez pas la pilule ? Le stérilet ? »
Oh si ! Elle en a entendu parler… mais elle a lu dans les journaux que cela faisait tomber les cheveux, que cela faisait grossir, que cela donnait le cancer…
Du coup, c’est moi qui ai envie de m’arracher les cheveux.
« Et que comptez-vous faire maintenant pour ne pas en avoir un cinquième l’année prochaine ? »
Elle n’aura besoin d’aucun contraceptif, m’explique-t-elle, car c’est fini, elle ne fera plus l’amour. D’ailleurs, elle n’aime pas tellement cela…
Et son mari ? « Ça les hommes, c’est fait… pour courir… »
Cette femme, quatre grossesses en quatre ans, pas abimée, visage frais et doux, a bien entendu arrêté le travail pour élever ses quatre enfants avec le seul salaire de son coureur de garçon-coiffeur !
L’auteure raconte avec une clinique savoureuse, ethnographique, précise ses nuits de garde.
Ethnographe du milieu du travail où les chefs passent pour inspecter et fini le travail des sage-femmes pour le grand triomphe du mâle. Elle décrit leur mépris, leur déconsidération pour les femmes, et leur répartition de la gloire glorieuse payé plein pot dans les cliniques privées et leurs basses œuvres méprisantes au sein de l’hôpital public où ils ont affaire à des femmes prolétaires, ouvrières ou étrangères ! Gloire quand même grâce à la cohorte béate des internes formés pour reproduire la geste masculine et patronale – certain chef incarné par un patronyme aristocratique !
Manicom est sans concession.
Sans doute l’est-elle au plus vif de son engagement puisqu’on apprend dans les deux préfaces du livre, d’Hélène Frouard et Cloé Korman, son destin tragique. Jacqueline Manicom sera l’auteure de deux livres. Elle se suicide le 22 avril 1976 à l’âge de 41 ans.
La combattante aura créé le Planning Familial de Guadeloupe en 1964, elle aura témoigné au procès de Bobigny, appelée à la barre par Gisèle Halimi en 1972. Les chocs existentiels et les confrontations sociétales auront eu raison d’un idéal très haut placé.
Manicom était d’un autre combat puissant : la décolonisation et ses avatars dans le travail et les relations sociales.
Elle décrit à travers l’hôpital en quoi les salariés issus de l’immigration de couleur sont en butte au racisme banalisé des collègues, des patrons ou de certaines parturientes.
Son regard ethno fait respirer le Journal en l’entrecoupant de séquences, quasi des contes, étayées sur un brancardier venu aussi des mêmes contrées de magies, de rituels et d’usages essentiels.
À sept heures, Esténase Cicéron nous apporte le café AP (Assistance Publique). Compte-t-il participer à la grève ? Estérase fait la moue et m’explique que c’est une affaire de Blancs-France, qu’il ne veut pas se mêler aux débats des « oreilles ».
En dégustant l’inégalable café, j’essaye de le convaincre que ces Blancs-France qui veulent se mettre en grève n’ont dans ces circonstances qu’une couleur de peau, celle des travailleurs. Mais Estenase a peur de se faire mettre à la porte.
Que ferait-il donc dans ce monstrueux Paris s’il était sans travail ? C’est qu’il n’y a guère de Man’an Loulouse dans cette grande ville.
Man’an Loulouse plane dans le livre comme en salle de garde ou dans les entresols de cet hôpital parisien (Boucicaut dit Sainte-Cécile). Elle y arrime une poésie anthropologique qui serait le mythe d’origine de l’auteure et de tous ces employés francophones venus de cette partie tellement éloignée de la France, tellement méprisée. Man’an Loulouse pèse comme une conscience radicale et légère. Lorsqu’Esténase voit la déconsidération des morts dans cet hôpital, cette maternité en particulier, il est scandalisé.
Comment voulez-vous que les morts se mettent au service des vivants et continuent à vivre leurs vies de morts si on les traite de la sorte ! Chez nous, le défunt est revêtu de son plus bel habit…. On ne l’attache pas dans un sac ! On l’expose sur un lit recouvert des plus beaux draps, on l’entoure de fleurs, on entrouvre sa bouche pour lui faire avaler un dernier coup de rhum, on lui chante des chansons, on cause près de lui des choses de sa vie…on ne le laisse pas partir en l’abandonnant sur une pierre glacée ! »
Quand ce n’est pas les fœtus à la poubelle ou certains autres petits défunts livrés dans chaque hôpital parisien par morceaux, offerts à la découpe en fonction des intérêts des services.
La graine est un livre qui fut une bouffée d’oxygène pour les lecteurs de l’époque et saisit encore aujourd’hui.
Gilles Cervera
Jacqueline Manicom est l’auteure de Mon examen de blanc paru en 1972 et de La Graine en 1974. Ce dernier est réédité en cette année 2026.
Unique femme noire parmi les signataires du « manifeste des 343 », elle incarne une pensée à la croisée des luttes de sexe, de classe et de race.
Épuisée par ses combats et le racisme, elle met fin à ses jours en 1976, à quarante et un ans.
- Vu: 168

