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La déchéance d’un homme, Osamu Dazai (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 03.05.22 dans La Une Livres, Japon, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

La déchéance d’un homme (1948), Dazai Osamu, Ed. Gallimard/Unesco, 1990, trad. japonais, Georges Renondeau, 159 pages, 10,50 €

La déchéance d’un homme, Osamu Dazai (par Léon-Marc Levy)

 

Le malaise permanent qui sourd de cette lecture est propre à la littérature quand elle touche aux fondements du monde des hommes. Le héros ne ressemble à personne, ou presque, frôlant de près l’exclusion du genre humain. Il fonde son être sur une dissociation radicale de son désespoir intérieur et de sa jubilation extérieure, qui fait de lui, selon ses propres mots, « un bouffon désespéré ». Il est drôle, il amuse sa famille, ses amis, ses condisciples, et il nourrit un désespoir suicidaire permanent, quoi qu’il arrive d’événements heureux ou malheureux.

Quand on comprend que ce personnage est évidemment Osamu lui-même, on est saisi d’effroi tant la vie de cet auteur – condensée et déplacée dans ce roman – comporte de faits terribles et de désastres. On ne peut parler de ce roman sans s’imprégner de la biographie d’Osamu.

Obsédé dès l’âge de 18 ans par l’idée de suicide, il fait en 1930 une tentative par noyade sur le lac de Nakamura, en compagnie de sa jeune amoureuse. Il survit. Elle meurt.

Cette nuit-là nous nous précipitâmes dans la mer à Kamakura. Tsune-ko dénoua sa ceinture, la plia, et la posa sur un rocher. J’enlevai mon manteau, le plaçai à côté et nous nous jetâmes ensemble dans la mer.

Tsune-ko mourut. Moi seul fus sauvé.

Osamu change à peine l’ordre des lettres dans sa fiction, Nakamura devient Kamakura. Il est poursuivi quelque temps par la justice puis innocenté. Poète, communiste et… toujours désespéré, Osamu tente à nouveau, en 1935, de se suicider après l’avoir annoncé dans une nouvelle intitulée Mes dernières années. Morphinomane, Osamu construit néanmoins, cahin-caha, une œuvre reconnue de son vivant, mais, tuberculeux, il sombre dans l’alcoolisme et se suicide, en compagnie cette fois de son épouse, dans le canal de Tamagawa en 1948.

Aucun doute n’est permis, le tressage serré du roman et de la biographie de Osamu donne ce qu’on pourrait appeler une autobiographie romancée. Mais il n’en est rien. L’art de Osamu conduit le roman dans le déplacement, la représentation et la condensation avec tant de maestria, que pas un instant Yô (le héros) n’est Dazai, et pourtant Dazai est Yô, dans une projection hors de soi. Jamais JE n’a autant été un autre.

Bouffon et désespéré, la tension de l’être et du paraître est portée à son comble par Yô-Tchan. Et, peu à peu, cette tension se fait destructrice, menant sans cesse le personnage au pire. Dazai Osamu utilise le procédé du manuscrit dans le manuscrit. Le roman est contenu dans trois carnets, accompagnés de trois photographies – de Yô-tchan – qu’on a remis au narrateur principal lors d’une visite à l’un des bars favoris de Yô sur les traces duquel il s’était lancé. Seuls le premier et le dernier chapitres reviennent à ce narrateur. Les trois autres sont les trois carnets de Yô-tchan. Cette structure permet à Osamu d’anticiper ce qui n’est pas encore dans le réel : l’accomplissement de la courbe de sa propre destruction et constitue le socle de l’effroi progressif qui sourd du roman et qui est annoncé, dès l’enfance du narrateur, par un événement à peine évoqué mais terrible.

A cette époque les domestiques m’enseignèrent des choses lamentables ; ils abusèrent de ma candeur. Je pense aujourd’hui qu’il s’agit là des crimes les plus laids, les plus vils, les plus odieux que puissent commettre les hommes.

Le Mal est inscrit dans le destin de Yô et il donnera à l’arc de vie l’aspect d’une descente lente vers l’enfer. Toute entreprise de sa vie sera marquée au sceau du Diable. « Moi aussi je peindrai ! Je peindrai des monstres ! Je peindrai des chevaux de l’enfer ! ».

La terreur de vivre accompagne Yô jusqu’au bout de son chemin de damnation. Il est harcelé par la peur, par toutes les peurs. « J’avais peur même de Dieu. Je ne croyais pas que Dieu nous aime, je ne croyais qu’à ses châtiments. […] Je croyais à l’enfer, mais j’avais beau faire, je ne croyais pas au ciel ».

L’ombre de Dostoïevski plane sur ce roman. Elle hante Yô dans son délire de culpabilité, de paranoïa, de désespoir jusqu’au bout de l’arc.

Les univers d’Osamu sont étranges, étonnent souvent, déroutent parfois, mais ils sont les œuvres d’un grand écrivain, comme le Japon en compte un grand nombre. La déchéance d’un homme entre parmi les grands romans de la douleur.

 

Léon-Marc Levy

 

Osamu Dazai (太宰 治, Dazai Osamu), né le 19 juin 1909 et mort le 13 juin 1948, est l'un des écrivains japonais les plus célèbres du xxe siècle. Il est connu pour son style ironique et pessimiste, typique du watakushi shōsetsu et de l'école buraiha, ainsi que pour son obsession du suicide et son sens aigu de la fantaisie.

 

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A propos du rédacteur

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /