La chute de Luis Ocaña dans le col de Menté – Christian Laborde (par Philippe Chauché)
La chute de Luis Ocaña dans le col de Menté – Christian Laborde – poésie – Préface d’Éric Fottorino – Gallimard – 56 p. – 10 euros – 12/03/26
Ecrivain(s): Christian Laborde Edition: Gallimard
« Col de Menté, col de Dante, cercles de l’Enfer. La roue tourne. Christian Laborde a arrêté son stylo-sismographe au point de douleur. Là où se fige la grandeur. »
Éric Fottorino
« jeudi 8 juillet 1971 / le soleil est partout et l’ombre nulle part / Luis / tu réclamais la montagne la voici sous les roues / Luis / les cimes te voulaient elles t’ont / sur leur dos tu te meus et vous ne faites qu’un / ciel virages vélo tout est la même chose / tout se confond tout est apothéose »
Christian Laborde
« col de Menté / col de Menté menteur / maudit col de Menté / la montagne grelotte / maintenant c’est le grain / maintenant c’est la flotte / la drache la radée la rabasse la renâpée / celle que les bergers recourant au gascon / notamment chagat / et le T se prononce et lui-même fait peur »
Christian Laborde
La chute de Luis Ocaña est une stance, une élégie aux capitaines courageux du Tour de France, à Luis Ocaña, l’espagnol aux mollets d’acier et au cœur d’or, qui s’est fait gascon et landais en devenant un géant de la route et des cols. Deux dates pour deux récits mis en poésie épique et lyrique : le 8 juillet 1971, nous sommes dans les Alpes entre Grenoble et Orcières Merlette, Eddy Merckx est en jaune, Luis Ocaña se prépare à le détrôner, le soleil est partout et l’ombre nulle part, quatre jours plus tard, le 12 juillet, des Alpes aux Pyrénées, du soleil au déluge qui va le frapper et le désarçonner dans la montée du col de Menté, col de Menté, col de Menté menteur, maudit col de Menté, il ne sera pas seul à chuter, mais le plus gravement et évacué par hélicoptère vers une clinique de Saint-Gaudens. Le vélo, les héros de la montagne et des plaines, le Tour de France nourrissent chez Christian Laborde, une passion rayonnante et une érudition pétillante, son Dictionnaire amoureux du Tour de France, son Robic 47 ou encore son Darrigade en sont les exemples les plus admirables. Ici, il se fait poète chantant, poète sincère, touché au plus profond de son âme, de sa peau et de son sang gascon, inspiré et inspirant. Comme le sont les œuvres poétiques tout aussi inspirées et profondes de Bernard Manciet, ou encore de Federico Garcia Lorca, dans L’Enterrement à Sabres pour l’un, dans le Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías pour l’autre.
«… / le ciel de Sabres brille comme une chaudière / les jeunes gens balafrés de lumière et de résurrection / toutes les langues palpitaient une même toujours la même / parole de pulsations métalliques /… »
Bernard Manciet – L’Enterrement à Sabres (1)
« … / Grand torero dans la plaza ! Bon montagnard à la montagne ! / Si doux avec les épis ! / Si dur avec les éperons ! / Si tendre avec la rosée ! / Éblouissant à la feria !... /
Federico Garcia Lorca / Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías (2)
« dans la consolante pénombre du chœur / devant la croix qu’entourent / pareils aux tentures d’un dais / les maillots des Géants / dont le sien tâché de sang / Luis prie la Vierge Marie / qu’elle prenne bien soin des siens / et sèche les larmes du monde entier / »
Christian Laborde
Quoi de neuf sur les cols littéraire ? Laborde l’éblouissant ! le troubadour, le conteur, le chanteur des monts et vallées ! Sa poésie est celle des grimpeurs, des rouleurs, des sprinteurs, des aventuriers de la langue, des castagneur du verbe. C’est un étourdissement face aux récifs de la chute, un éclat de lumière, une pierre précieuse qui de ses éclats nous éblouit, et offre sur le plateau de la langue, une victoire et une chute, avec des mots qui roulent comme un orage, étincellent comme de la glace et raisonnent en écho dans les montées alpines et pyrénéennes. La chute de Luis Ocaña dans le col de Menté est un livre minuscule et admirable, une longue respiration inspirée, qu’il convient de lire à haute voix, de déguster comme un Armagnac d’un âge déraisonnable et d’offrir, un beau cadeau de printemps comme une branche de cerisier en fleurs, en mémoire de Luis Ocaña.
Philippe Chauché
(1) L’Enterrement à Sabres (L’Enterrament a Sabres) – Bernard Manciet – édition établie par Guy Latry – Mollat – 1996.
(2) Poésie III – Chant funèbre pour L.S. Mejías – Federico Garcia Lorca – traduction de Pierre Darmangeat – Poésie/Gallimard – 1954.
Quelques livres de Christian Laborde : L’Ange qui aimait la pluie, Duel sur un volcan (Albin Michel), Dictionnaire amoureux du Tour de France (Plon), Robic 47, Darrigade (Editions du Rocher), Le bazar de l’hôtel de vie (Le Castor Astral).
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