L’ivresse de la violence, Gabor Zoltan (par Guy Donikian)
L’ivresse de la violence, Gabor Zoltan, Editions Belfond, parution 8 janvier 2026, 363 pages, 23 euros, traduit du hongrois par Thomas Sulmon
Edition: Belfond
C’est là un premier roman qui nous plonge dans Budapest des années 40, plus précisément en 1944. Budapest est alors occupée par les nazis, et le chaos qui règne dans la capitale hongroise est exploité par les Croix-Fléchées et leurs miliciens qui vont faire régner la terreur dans la capitale.
Gabor Zoltan écrit ici son premier roman qui, et le titre est explicite, narre les exactions de ces miliciens qui semblent s’étourdir de violence gratuite et féroce ; une spirale qui voue celui qui s’y adonne à commettre le pire sans en prendre conscience. Et c’est la force des pages du roman que de nous donner à lire le pire commis par les Croix-Fléchées, une violence sans limite à l’égard des Juifs qui sont traqués dans la capitale, violences quotidiennes, évidemment gratuites, humiliantes, sans retenue aucune.
Les miliciens des Croix-Fléchées ont les coudées franches, les nazis leur ayant laissé le champ libre dans la capitale. Ces hommes, assoiffés de violence, de pouvoir, jurent de rendre la Hongrie aux Hongrois, et ils mettent leur cruauté au service de cette volonté qui n’est pas sans nous rappeler notre actualité.
Renner, petit patron d’une usine, est marié à une juive et sa maîtresse est juive. Double handicap impardonnable aux yeux des Croix-Fléchées qui vont l’arrêter ainsi que ses deux femmes. La torture et la mort lui sont promises, d’autant qu’il a caché des Juifs dans son usine. « Il devrait trouver un moyen pour que ses deux femmes soient employées dans l’organisation, comme lui. Mais, compte tenu des circonstances ce n’est déjà pas si mal qu’elles aient pu rester à l’intérieur jusqu’à maintenant. Il s’endort en pensant à cela, et lorsqu’il est réveillé par les discussions de ses compagnons, il se promet que si ni sa femme ni sa maîtresse ne lui reviennent, mais qu’il survit et se libère, il consacrera toutes ses forces à sa mère et à sa fille. »
Son geôlier, Robi, va cependant lui éviter le pire, pour une raison avant tout matérielle : Renner possède un camion, et ce camion les Croix-Fléchées en ont besoin. Renner devient alors le chauffeur attitré du camion qui va servir aux pires meurtres, et Renner est malgré lui entraîné dans spirale de violence dont s’enivrent les miliciens.
Gabor Zoltan n’hésite pas à écrire les pires scènes de violence physique et psychologique que les miliciens font subir aux juifs : « La fille était à moitié juive, mais cela n’a fait aucune différence. Elle portait une croix autour du cou. On la lui a vite arrachée, comme tu peux l’imaginer. Agenouillée au milieu du salon, elle a dû sucer tous les miliciens, sous les yeux de son père et de son mari. »
Et quand on veut se débarrasser de quelqu’un, rien de plus facile : « Alors j’ai fait remarquer que ce type me paraissait louche. Regardez le de plus près ! Vous avez vu ses lobes d’oreilles ? Ça sent le juif à plein nez. Et cette bouche, franchement, elle vous paraît normale ? Donc on l’a envoyé au 60 Avenue Andrassy, pour demander l’avis des anthropologues. Leur verdict a été qu’il portait des traces de sang juif. » Ainsi, pouvait-on récupérer un appartement meublé et confortable. Quant au propriétaire de l’appartement, il est d’abord interné dans les geôles des Croix Fléchées : « Dans les cellules, les corps et les âmes attendent leur délivrance. La mort aussi est considérée comme une délivrance : le corps mutilé se libère de la conscience de sa dégradation et l’âme s’échappe du corps dévasté. »
Ce premier roman, historique, nous éclaire sur une période très sombre de l’histoire de la Hongrie. Une fois encore, l’auteur n’a pas hésité à retranscrire ce que le titre dénonce : une violence gratuite, sans limite, à telle enseigne que la 4ème de couverture avertit que le livre comporte des scènes violentes.
Guy Donikian
Gabor Zoltan est né à Budapest en 1960. Programmateur d’émissions de radio, metteur en scène, il a aussi publié un recueil de nouvelles. L’ivresse de la violence a reçu le prestigieux prix hongrois Tibor-Déry.
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