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L’Homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 06.04.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Science-fiction, USA

L’Homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Denis, Le Bélial’, coll. « Une Heure-Lumière », août 2016, 112 pages, 9,90 €

L’Homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu (par Didier Smal)

 

Ken Liu est un auteur spécialisé dans le récit court de science-fiction, mais avec un talent rare pour transformer une brève histoire en une méditation sur l’un ou l’autre sujet, souvent notre rapport à nous ou à l’Autre, ou notre rapport au langage. Ainsi, je tiens la nouvelle Le Jardin de poussière pour l’une des plus belles réflexions qui soient relatives à ce qu’est l’art, à sa raison d’être dans l’Univers. Et le texte en coda de L’Armée de ceux que j’aime est une merveille absolue de prose poétique. Au passage, ajoutons que Ken Liu multiplie les procédés narratifs, comme s’il était à la recherche de l’expression ultime.

Pour L’Homme qui mit fin à l’Histoire, le procédé est celui du documentaire, avec une langue donc plutôt plate mais extrêmement précise, genre oblige ; cette longue nouvelle (ou ce bref roman – une novella, pour reprendre le terme anglo-saxon ?) se présente comme la retranscription fidèle des propos tenus par les participants à un documentaire du même titre que la nouvelle.

Quant à cet « homme qui mit fin à l’Histoire », il s’agit du professeur Evan Wei, un historien américain d’origine chinoise, qui, avec l’aide de sa femme, Akemi Kirino, physicienne expérimentale américaine d’origine japonaise, met au point une méthode permettant de retourner en un point précis du passé, en suivant, pour faire bref, une particule complexe nommée Bohm-Kirino – avec comme condition explicite que l’observation de ce moment précis n’est possible qu’une seule fois, ce qui pose des questions éthiques : qui envoyer ? un descendant désireux de faire son deuil ou un archéologue ? et peut-on accepter qu’un moment historique, puisque observé une fois déjà, devienne inaccessible à un second observateur ? D’autant que le moment historique choisi pour expérimenter cette méthode d’observation n’est en rien anodin : il s’agit des agissements commis dans l’Unité 731 par les Japonais, à Pingfang, au sud de Harbin.

Cette possibilité purement de science-fiction, évoquée dans un documentaire multipliant les points de vue, de l’homme de la rue à un débat entre Wei et l’ambassadeur du Japon, permet à Ken Liu de poser une réflexion puissante non seulement sur ce qu’est l’Histoire, mais sur la notion même de responsabilité par rapport au passé, question jamais résolue et toujours d’actualité :

« La froide complexité de ces débats est intentionnelle. La « souveraineté », la « juridiction » et autres termes du même genre ont toujours représenté des moyens commodes pour permettre aux gens d’échapper à leur responsabilité ou de rompre des liens inopportuns. On déclare l’« indépendance », et le passé tombe dans l’oubli : la « révolution » survient, et on fait table rase des souvenirs et des dettes de sang : on signe un traité, et l’histoire passe à la trappe. La vraie vie obéit à des schémas différents.

Quelque regard qu’on pose sur la logique scélérate qui se voit conférer la dignité de « droit international », le fait est que le peuple qui se qualifie de japonais aujourd’hui est lié à celui qui se faisait appeler ainsi dans la Manchourie de 1937, et que le peuple qui se qualifie de chinois aujourd’hui est lié à celui qui se faisait appeler ainsi en ce lieu, à cette époque. Voilà la difficile réalité : on doit s’en accommoder. »

Il n’est que de modifier ces phrases en évoquant un autre moment pénible de l’Histoire (et elle n’en manque pas…), une autre région, une ou des autres nations, et cette réflexion, d’une simplicité et d’une limpidité redoutablement efficaces, comme toujours chez Ken Liu, conserve toute sa pertinence. Ou comment un bref récit de science-fiction incite à penser la nature même de l’Histoire en tant que narration continue, c’est-à-dire sujette à modifications et à visions – puisque dans le cas présent, l’Unité 731 est vue par des individus, avec impossibilité de confirmation de la vision, possible une seule fois, et risque de contamination par l’émotivité.

Néanmoins, Ken Liu, par la voix du Professeur Evan Wei, refuse le déni historique, c’est-à-dire le renoncement à écrire l’Histoire, par une de ces formules sidérantes dont il a le secret : « Le fait que nous ne détenions jamais un savoir total, idéal, ne nous absout en rien du devoir moral qui nous incombe de prononcer un jugement et de prendre position à l’encontre du mal. » Peut-être est-ce admettre cette vérité essentielle : écrire l’Histoire, c’est procéder à une narration, et celle-ci n’est jamais exempte d’une quelconque idéologie ; poser un choix, affirmer ou nier, malgré le peu de preuves ou en invoquant ce peu de preuves, c’est accepter que l’Histoire n’est pas une science, même si évidemment les documents sont là pour l’étayer, mais que cela ne justifie en rien de s’abstenir de la narrer. Et peut-être la crainte de la confrontation au passé ou de son instrumentalisation explique-t-elle que, dans la nouvelle, tous les pays, dictatures comme démocraties, signent un moratoire sur le voyage temporal – au grand dam de Wei et de la vision qu’il défend de l’œuvre d’historien.

Ni moralisateur, ni pontifiant, L’Homme qui mit fin à l’histoire est une fable, une de celles dont la lecture enrichit la réflexion, une de ces histoires fictionnelles qui, en mettant en scène l’inexistant mais qui pourtant est peut-être désiré, permet de faire réfléchir plus avant que bien des essais. Et étant donné son style, précis, quasi clinique, quasi scientifique (l’auteur est ingénieur de formation), cette fable gagne à être relue, tant chaque lecture semble l’opportunité d’un déploiement réflexif plus grand chez le lecteur à une époque où l’écriture de l’Histoire est un enjeu idéologique majeur, comme elle l’a toujours été.


Didier Smal


Ken Liu (1976) est un auteur de science-fiction américain d’origine chinoise. Son œuvre, essentiellement constituée de nouvelles, a été couronnée des plus grands prix : Hugo, Nebula, World Fantasay et, par deux fois, Locus.


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A propos du rédacteur

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.