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L’Écrivain français. Tombeau, Richard Millet (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 05.10.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Essais, Récits

L’Écrivain français. Tombeau, Richard Millet, Saint-Victor-de-Morestel, Les Provinciales, mai 2026, 96 pages, 12 €

Ecrivain(s): Richard Millet

L’Écrivain français. Tombeau, Richard Millet (par Gilles Banderier)

 

Plus que tout autre, la France est une nation littéraire : dans la longue durée, au moins, de la monarchie, elle associa l’émergence et la consolidation de son État-nation à un intérêt soutenu pour les lettres. L’Italie et l’Allemagne sont des nations récentes ; ni la Grande-Bretagne, ni l’Espagne, même si elles eurent naturellement de très grands écrivains, ne donnèrent l’exemple d’États où le domaine politique et le champ littéraire se soutinrent de manière réciproque, comme les arc-boutants des cathédrales. La monarchie espagnole, se prétendît-elle universelle, ne s’appuya jamais sur Cervantès, Calderón ou Lope de Vega, entre autres raisons parce que jamais Madrid n’ambitionna de récréer dans la péninsule un âge d’or augustéen. Le regretté Marc Fumaroli a consacré des pages admirables à cette singularité. L’alliance des lettres, de l’Église et de la monarchie culmina au XVIIe siècle, mêlant génie littéraire (qui est en principe de toutes les époques), primauté de la langue française et absolutisme politique ; ce dernier, on doit le reconnaître et quelle que soit sa mauvaise réputation, semblerait très inoffensif à côté des poisons que le XXe siècle secréta. Non sans mal, cette situation singulière survécut au séisme de la Révolution, qui abattit tant d’édifices vénérables, et la France demeura cette « vieille nation littéraire ». Mais le climat avait changé. La virulence avec laquelle Victor Hugo s’en prit à Napoléon III eût été inimaginable pour Fénelon et même pour Voltaire, pourtant lui aussi exilé et condamné à vivre en Prusse ou en Lorraine, alors un duché indépendant. Entre Louis XIV ou Louis XV et Napoléon III, il y avait tout l’abîme qui séparait un monarque de droit divin d’un empereur ratifiant par un coup d’État une élection démocratique. La dyade De Gaulle/Malraux fut le dernier exemple d’une assocation entre un grand politique et un grand auteur, le Général lui-même, « qui s’exprimait et écrivait en un style s’inscrivant dans la tradition de la grande phrase française » (p. 29) ayant été un écrivain de race. « La France de De Gaulle était encore celle de Péguy, Bernanos, Claudel, Malraux, soit la continuation républicaine de la France royale dont la langue était le vecteur et l’étendard » (p. 16).

Et maintenant ?

Dans le nouveau livre de Richard Millet, le sous-titre n’a pas moins d’importance que le titre. Un tombeau n’est pas seulement le monument sous ou dans lequel gisent les grands hommes, la Patrie leur fût-elle ou non reconnaissante. À la fin de l’article qu’il consacrait à ce substantif, Littré le définissait comme une « sorte de morceau de musique » (on fait difficilement moins précis), alléguant de manière quelque peu surprenante et sans doute faute de mieux le Journal officiel du 25 octobre 1875 : « on appelait alors un tombeau une sorte de déclamation instrumentale d’un caractère triste et douloureux ».

Le livre de Richard Millet (qui est aussi un amateur érudit de musique) est un ouvrage triste et douloureux et surtout, pour le dire brutalement, un avis de décès, de la même manière que l’extraordinaire enquête qu’Ernst Robert Curtius publia en 1948 fut en réalité l’inventaire avant liquidation de la culture européenne. Tel n’avait certes pas été le but de cet Allemand d’Alsace, lorsqu’il rédigea son merveilleux livre. Disciple d’Aby Warburg, il avait voué – lui qui fut d’abord un « moderniste », passeur en Allemagne de Barrès, d’Ortega y Gasset, de Gide et de T. S. Eliot – les années de folie hitlérienne et d’exil intérieur à étendre à la littérature les conceptions que Warburg appliquait à l’histoire de l’art. Mais Curtius ne pouvait évidemment pas prévoir l’effondrement des systèmes éducatifs qui suivra de peu sa mort (1956 – même pas une génération avant mai 68) et le fait qu’en quelques décennies on passerait du thème grec au collège à la remédiation orthographique et syntaxique à l’Université. Les aptitudes qui furent, à seize ans, dans la norme éducative européenne pendant encore tout une partie du XXe siècle – lire un ouvrage classique, rédiger sans fautes un essai structuré, traduire une page de latin, effectuer des calculs à la main, réciter un long poème – apparaissent aujourd’hui comme exceptionnelles.

Que cet effondrement ait partie liée avec le déclin de la littérature et que les deux phénomènes se soient nourris l’un de l’autre, Richard Millet, qui fut professeur, le sait, car les bancs de l’école voient passer aussi bien les futurs écrivains que leurs futurs lecteurs. Livre après livre (Désenchantement de la littérature, Langue fantôme, Français langue morte, Déchristianisation de la littérature, …), Millet édifie pierre à pierre le tombeau de la littérature ou de ce qui porte encore ce nom, la littérature étant depuis beau temps réduite au genre du roman, devenu hégémonique et de surcroît jetable, soumis à une rotation rapide aux étals des librairies et des « médiathèques » (ce seul nom traduisant la perte de primauté du livre) et bientôt sinon déjà écrit par l’intelligence artificielle (la question cardinale est : verra-t-on une différence ? Il n’est pas certain que la réponse plaise à l’orgueil humain). Il y a chez Millet quelque chose du dernier empereur de Byzance sur ses murailles : « Nous sommes à présent aux avant-postes d’une autre mort – la nôtre comme celle de la France comme chef-d’œuvre de la civilisation. Si la littérature telle qu’elle a été vécue depuis Marie de France et Chrétien de Troyes est mourante, à nous de l’incarner encore jusque dans le sacrifice, sans nous vouloir plus des saints que des héros » (p. 70). Jean Raspail eût fourni à ce tombeau une belle épigraphe : « Quand on représente une cause (presque) perdue, il faut sonner de la trompette, sauter sur son cheval et tenter la dernière sortie, faute de quoi l’on meurt de vieillesse triste au fond de la forteresse oubliée que personne n’assiège plus parce que la vie s’en est allée ailleurs ».


Gilles Banderier


Richard Millet, né en 1953, a situé de superbes romans en Haute Corrèze (« la gloire des Pythre ») dont l’écriture et l’atmosphère prennent le champ qu’il faut par rapport à la dite « fameuse » école de Brive, à laquelle on associe souvent la Corrèze littéraire.

Élevé au Liban, il y combattit aux côtés des chrétiens, colorant son œuvre d’un parfum d’intégrisme. Éditeur influent, polémiste redoutable, son ouvrage « le sentiment de la langue » fut salué du prix de l’essai de l’Académie Française.


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A propos de l'écrivain

Richard Millet

 

Richard MILLET, né en 1953, a situé de superbes romans en Haute Corrèze (« la gloire des Pythre ») dont l’écriture et l’atmosphère prennent le champ qu’il faut par rapport à la dite « fameuse » école de Brive, à laquelle on associe souvent la Corrèze littéraire.

Elevé au Liban, il y combattit aux côtés des chrétiens, colorant son œuvre d’un parfum d’intégrisme. Editeur influent, polémiste redoutable, son ouvrage « le sentiment de la langue » fut salué du prix de l’essai de l’Académie Française.


A propos du rédacteur

Gilles Banderier


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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).