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L’Aventurier et la cantatrice, Hugo Von Hofmannsthal (par Claire Fourier)

Ecrit par Claire Fourier 12.01.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Langue allemande, Théâtre

L’Aventurier et la cantatrice, Hugo Von Hofmannsthal, traduit de l’allemand et présenté par Jean-Yves Masson. Éditions de la Coopérative, 2025

L’Aventurier et la cantatrice, Hugo Von Hofmannsthal (par Claire Fourier)


L’Aventurier et la cantatrice, sous-titré Les Dons de la vie, est un livre vertigineux. Délicieusement vertigineux. Couleurs, sensations, allant. Ivresse de l'inspiration. Valse d’images somptueuses. J’avoue avoir rarement vu ça. Inouï. Un livre « ailé ».

L’Histoire ? Un prétexte. Mais le sujet ? Quel est-il ? Le hasard, ce « dieu exubérant qui danse », envoie des doubles sur notre route et « fait germer les semences » quand cela lui chante.

Dans un palais à Venise (qui renvoie à la Vienne chère à Hofmannsthal) où évoluent des patriciens, des jeunes musiciens, un vieux compositeur, un valet de chambre rompu aux intrigues, le hasard donc réunit un aventurier, baron allemand (le double de Casanova ?) ; une cantatrice, Vittoria ; un mari, Lorenzo ; le fils de la cantatrice, Cesarino… Dans le majestueux salon se croisent ainsi un ancien amant oublieux, son amante encore amoureuse, un père, une mère, un mari, un fils... Mais dites-moi, qui est le père de ce fils ? L’aventurier ou le mari ?

Qui est qui ?

Le quiproquo devient source de réflexion féconde sous nos yeux ravis.

Baignant dans un jeu de rôles aussi chatoyant que l’eau de la lagune, voici un livre sur l’être et le paraître qui déroute, entraîne l’attention et amène le lecteur à s’interroger : et si le masque était vital ?

Le temps se mêle au jeu de cache-cache, bien entendu. Son écoulement hante Hofmannsthal : hier n’est pas aujourd’hui ; demain ne sera ni hier, ni aujourd’hui ; aujourd’hui n’est qu’aujourd’hui. Alors ?

Alors « Ne pas perdre un seul jour car aucun ne revient » Et sachons : « Il ne faut pas vouloir vivre quelque chose deux fois. »

Cela dit, la réaction du lecteur change au fil des pages.

Ce qui d’emblée m’a enchantée réside dans l’atmosphère. C’est rose et vert et pourpre et doré. Du clavecin, des fruits, des fleurs. C’est bigarré et ça ondoie. Ça brille et éblouit. Vapeurs légères. Frissons délicieux. Oh, la grâce de l’urbanité ! Oh, le charme de la frivolité ! Georges Limbour m’est revenu à l’esprit : « Demeurer à la surface des choses ! » Précieuse apesanteur, aimable aisance à merveille exprimées.

L’atmosphère chante et danse, et nous donne envie de chanter, de danser.

Et puis, et puis. D’où venu ? Un nuage au ciel, un nuage au cœur. Voici un ton plus grave. Le livre devient poignant. La lumière vénitienne se fait pénétrante, et son or, qui se nuance de perle, nous met d’autres perles au bord des cils. Bientôt tout cela qui se dévoile nous transperce. L’innocence de l’aventurier (Casanova ?) qui s’avoue « roi d’un jeu de cartes » nous paraît, quoique source de souffrances pour autrui, touchante – et même enviable ? – car ce torrent indomptable « se tient debout le temps d’une respiration sur une roue dont les rayons sont le destin. » La délicate cantatrice le sait ; plutôt elle sent que rien n’est pure apparence, sinon que seraient les fleurs ? Leur parfum est lié à la poussée des racines. Alors elle pardonne l’apparente trahison. Ecce Femina.

Les images qui sonnent – et sonnent toujours juste, ô miracle du talent ! – peu à peu démasquent (c’est le cas de dire) une grande vérité humaine, à savoir l’indulgence nécessaire à l’égard de la fragile nature humaine. Il faut que « la vie avec son rouet tire le meilleur de notre âme et en tende le fil à d’autres créatures ». Eh oui.

D’apparence légère, cette courte pièce de théâtre descend ainsi profond, profond… et remonte nous dire quoi ? La vie est à la fois un songe et le réveil du songe : « J’ai traversé la vie en nageant sur un grand mensonge, presque dédoublée pour devenir quelqu’un de nouveau. » nous dit la cantatrice, Vittoria, la bien nommée, décidée à faire fructifier, triompher les dons de la vie : « Transformer les vieilles larmes en paillettes dorées. » Faire de la musique avec tout ce que l’on touche. Être tout à son art pour transmuer sa peine. Là est le salut. Et être le messager joyeux de sa peine.

« La force est avec les joyeux. » Tel est le sens majeur du livre.

Au fil de ce poème en deux actes comme un long rêve d’aristocratie, il nous vient un désir, ô combien bénéfique et opportun, de distinction, de raffinement. Là n’est pas le moindre apport d’un tel texte.

Et quand se profile un demain maussade et pesant, quel bain de douce lumière blonde aujourd’hui que ce reflet irisé et scintillant de la vie, cette « ronde de Grâces » sensuelles et spirituelles, cette « étoile ivre dans l’air sombre » !


Claire Fourier



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A propos du rédacteur

Claire Fourier

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