L’Avant-Poste, Dmitri Glukhosky (par Didier Smal)
L’Avant-Poste, Dmitri Glukhosky, trad. du russe par Raphaëlle Pache, Robert Laffont, février 2023, 368 pages, 22 €
Edition: Robert Laffont
Dmitry Glukhovsky est un auteur russe en délicatesse avec le pouvoir en place depuis 2022 ; cela seul le rend sympathique. À la fois journaliste et auteur de romans de science-fiction, il tend à son pays un miroir sans nulle déformation, si ce n’est le grossissement de certains traits observables par toute personne honnêtement informée. Ce miroir, outre par son travail journalistique, il le tend au travers de romans dystopiques, se déroulant dans une Russie post-apocalyptique, dont les plus connus sont la série Métro (2033, 2034 et 2035). Ces trois romans, publiés entre 2005 et 2015, ont rencontré un succès phénoménal, tant en Russie qu’à l’international, faisant même l’objet d’une adaptation en jeu vidéo.
Ils ont pour personnage principal un certain Artyom, qui se transforme peu à peu en héros dans le métro moscovite devenu univers à part entière, renfermé sur lui-même puisque la surface est irradiée et peuplée de créatures monstrueuses – avec le vague espoir qu’existe une ville perdue au fin fond de l’ex-empire russe qui ait survécu, où l’on puisse respirer à l’air libre et cultiver des légumes. Tout le génie de cette série résidait dans la cosmogonie créée par Glukhosky, jusqu’à la confrontation entre des héritiers du nazisme et les tenants du communisme. Rien à redire.
Arrive donc une nouvelle série, intitulée L’Avant-poste, qui se déroule elle aussi dans un monde post-apocalyptique, après un événement appelé la « Dislocation », qui ressemble très fort à une guerre civile menée avec tout l’armement chimique à disposition, puisque la Volga est non seulement empoisonnée mais aussi empoisonnante par les vapeurs toxiques qui en émanent et empêchent la traversée du pont sis près de l’avant-poste du titre, Iaroslavl. Ce qu’il y a de l’autre côté du fleuve, on l’ignore ; ce qui subsiste de ce côté-ci, c’est la Moscovie, anciennement la Russie, une société encore vaguement technologique où l’on tente de reconstruire la civilisation (avec un fort vernis militaire…). Et reliant les deux rives, une voie de chemin de fer qui semble destinée à ne plus jamais porter la moindre locomotive.
Dans cet univers de manque et de souvenirs d’un passé idéalisé, on se nourrit de boîtes de corned-beef en provenance de Moscou et de légumes peu ragoûtants cultivés quelques kilomètres plus loin par une colonie chinoise surnommée Shanghai, et Michelle, une jeune femme enfermée dans cet avant-poste avec une centaine d’autres personnes, pleure l’extinction définitive d’un smartphone sur lequel regarder des photos d’autrefois, d’avant la Dislocation.
Dans cet avant-poste au bord du gouffre, des modalités existentielles duquel Glukovsky a l’élégance, tout comme il le faisait dans la série Métro, de ne rien expliquer (il confronte à des phénomènes, au résultat du passé, entre science-fiction et merveilleux, au bord de la magie noire), surviennent deux événements, deux mouvements opposés qui soudain font rejaillir la temporalité, l’attente, le désir. Le premier est l’arrivée, depuis Moscou, d’un détachement de « Cosaques » dont la mission est non pas d’apporter les vivres attendues (le chargement de boîtes de corned-beef qui les accompagne leur est destiné, au grand désappointement de Polkan, le commandant de l’avant-poste), mais de traverser le pont, munis de masques, afin d’explorer une zone à reconquérir – commentaire sur l’impérialisme moscovite, et donc russe. Le deuxième est l’arrivée, depuis l’autre rive, d’un prêtre sourd mais aux paroles… apocalyptiques, admonestant à la rédemption, à la reconnaissance des péchés commis.
Ce prêtre, bien que rapidement enfermé, prêche au peuple de l’avant-poste, prédisant même un avenir inattendu à Egor, le jeune homme central de ce récit, comme Artyom l’était de la série Métro, et c’est une façon pour Glukhosky de se jouer des conventions narratives : « En déclarant qu’Egor était prétendument l’élu, le prêtre l’a considérablement miné. Bien sûr, se dit Egor, va raconter ça à n’importe quel gamin, il perdra la boule. Dans ses livres de fantasy, les héros sont à tous les coups des élus pour tel ou tel bidule magique, et forcément prédestinés à un truc. C’est la loi du genre qui sait ce à quoi aspire le cœur humain, bon sang, et lui en sert à profusion. » Si Egor, qui se rêve en rock-star destinée à dire le vrai sur le monde dans lequel il vit, est un élu à la façon d’Artyom, la gloire sera déjà de survivre aux épreuves qui l’attendent…
Parmi celles-ci, il y a cette épidémie étrange, dont on tait la nature afin d’en laisser la surprise au lecteur, qui est venue de Moscou et doit y être renvoyée selon le prêtre, une épidémie née de la langue, une épidémie à laquelle il convient d’être littéralement sourd, quitte à se percer les tympans à l’aide d’un clou : « Et… ils parlent, parlent, disent quelque chose d’incompréhensible, de sauvage, de dégoûtant et d’insensé, ils accumulent les mots, ils s’étouffent avec… Certains lui donnent envie de vomir, d’autres ne signifient rien du tout, d’autres encore la forcent à serrer les poings contre sa volonté. » Et quelles sont ces paroles auxquelles Michelle, peut-être l’autre élue de L’Avant-poste, résiste ? « Jerb mor roub arracherai alhzavnhumiienchigaontodkchhhhkarrmorrrpourriiiii… » Un charabia vide de sens destiné à convaincre et transformer l’auditeur dans son essence – comme tout ce que dit Moscou, fiction ou pas ?
Mais à part la surdité, Glukhosky semble suggérer qu’il existe un autre remède, un véritable contre-feu à tout discours mortifère : la poésie. C’est ce que laisse à penser l’utilisation de poèmes d’Essenine, ce poète qui fut soviétique avant d’officiellement mourir par suicide à l’âge de trente ans. Comme si ses vers pouvaient à la fois dire l’univers de L’Avant-poste et en être la cure :
« Le soir tel un flot de suie
Se déverse par la fenêtre.
D’un fil blanc
Tisse une toile.
Danse la lampe à huile
Sautillent les ombres.
Elle frappe contre les vitres,
La vieille haie
Le chemin de rondins noirs
Se colle au fenestron.
La mère apaise et calme
Son petit bout de fillette.
Il lâche un râle vacillant,
Le tropaire ensommeillé :
« Dors, mon petit poisson,
Dors, cesse de bavarder. »
Didier Smal
Dmitry Glukhosky (1979) est un auteur de science-fiction et journaliste russe. La trilogie Métro l’a rendu mondialement célèbre. Cette série ainsi que trois autres romans et un recueil de nouvelles sont publiés en France par L’Atalante.
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