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L’ami arménien, Andreï Makine (par Stéphane Bret)

Ecrit par Stéphane Bret 26.02.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Grasset

L’ami arménien, janvier 2021, 214 pages, 18 €

Ecrivain(s): Andreï Makine Edition: Grasset

L’ami arménien, Andreï Makine (par Stéphane Bret)

 

Dans ce récit, le lecteur qui s’attacherait de trop près au titre sera rapidement surpris, mais ce de façon très positive, car il n’y est pas question que de l’amitié, loin de là. Le narrateur se trouve dans un orphelinat de Sibérie, aux conditions d’éducation et d’hébergement très dures, marquées par l’arbitraire, la cruauté et la violence gratuite des condisciples de l’établissement. A quelle époque se situent ces événements ? Probablement dans les années cinquante-soixante, ces années où le soviétisme fait encore illusion avant son écroulement du début des années 90.

Il y a une amitié entre le narrateur et Vardan, un garçon du même âge, en butte à la violence d’autres adolescents soucieux de profiter de ses faiblesses et d’un état d’infériorité. Vardan éprouve de la compassion à la vision d’une prostituée et c’est l’occasion pour lui de resituer la signification de la souffrance, et sa réelle place : « Or, ce que disait Vardan allait bien au-delà de ce jeu d’antithèse sociales. Le malheur et la déchéance d’un être rendaient inacceptable toute la fourmilière humaine. Oui, tout entière ! ».

Le narrateur et Vardan vivent dans le quartier du Bout du diable, déshérité et peuplé en majorité d’Arméniens. A l’occasion d’une visite chez la mère de Vardan, Chamiram, celui-ci scrute une photographie accrochée sur le mur. Ce sont des parents de la famille, des victimes du génocide de 1915, perpétré par les autorités de l’Empire ottoman et ayant provoqué la mort de plus d’un million et demi d’Arméniens dans des conditions de cruauté et de souffrance rarement atteintes dans l’histoire. Ces personnages, ce sont ceux de Sarkisian, un horloger, et d’Altounian, un négociant en tissus.

Vardan joue là encore le rôle du révélateur, mais d’une façon sobre, faite de peu de mots, mais très évocatrice de l’horreur de l’événement : « Et pourtant, c’étaient précisément ces mots dénués de toute emphase et l’extrême simplicité de leur sens littéral qui rendirent à l’horreur vécue par les Arméniens une vérité sans recul possible, à la fois insupportablement réelle et fantasmagorique ».

Ce qui séduit, aussi, dans ce roman, c’est de voir resituer, redessiner des notions morales importantes, ainsi celle de la normalité. Vardan suggère à son ami de ne plus craindre d’être « anormal », de ne pas craindre de se tenir à l’écart, sur le bas-côté : « Oui, la possibilité de m’en décaler et de sortir du cercle dessiné sur l’asphalte. Quitte à être traité de pas normal ».

Enfin, et ce n’est peut-être pas un aspect anecdotique du roman, l’évocation du poids de l’héritage du communisme soviétique sur les comportements et les jugements des citoyens de ce pays est souligné à plusieurs reprises, « Ces humbles copeaux humains sacrifiés sous la hache des faiseurs de l’Histoire ».

La révélation finale du livre surprendra le lecteur, mais elle ne minorisera pas l’intérêt de ce beau texte sur l’amitié, l’histoire, la petite et la grande, et la nécessaire préservation des valeurs morales qui maintiennent en nous l’humanité.

 

Stéphane Bret

 

Né en 1957 à Krasnoïarsk, en Sibérie, Andreï Makine a obtenu le Prix Goncourt et le Goncourt des lycéens, ainsi que le Prix Médicis, pour Le Testament français, en 1995 ; le Grand Prix RTL-Lire pour La musique d’une vie, en 2001 ; le Prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre, en 2005 ; le Prix Casanova pour Une femme aimée, en 2013 ; le Prix Cabourg du roman pour Au-delà des frontières, en 2019.

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A propos de l'écrivain

Andreï Makine

 

Né à Krasnoïarsk (Sibérie), le 10 septembre 1957, Andreï Makine est un écrivain d’origine russe et de langue française. Dans les années 1980, il obtient un doctorat de l’Université d’État de Moscou après avoir déposé une thèse sur la littérature française contemporaine. Il collabore à la « Revue Littérature Contemporaine à l’étranger », et enseigne la philologie à l’Université de Novgorod. Au cours d’un voyage en France en 1987, il obtient l’asile politique, puis devient professeur de langue et de culture russes à Sciences Po et à l’École Normale Supérieure.

 

A propos du rédacteur

Stéphane Bret

 

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63 ans, réside actuellement à Boulogne-Billancourt, et s’intéresse de longue date à beaucoup  de domaines de la vie culturelle, dont bien sûr la littérature.

Auteurs favoris : Virginia Woolf, Thomas Mann, Joseph Conrad, William Faulkner, Aragon, Drieu La Rochelle, et bien d’autres impossibles à mentionner intégralement.

Centres d’intérêt : Littérature, cinéma, théâtre, expositions (peintures, photographies), voyages.

Orientations : la réhabilitation du rôle du savoir comme vecteur d’émancipation, de la culture vraiment générale pour l’exercice du libre arbitre, la perpétuation de l’esprit critique comme source de liberté authentique."

 

REFERENCES EDITORIALES :

Quatre livres publiés :

POUR DES MILLIONS DE VOIX -EDITIONS MON PETIT EDITEUR 
LE VIADUC DE LA VIOLENCE -EDITIONS EDILIVRE A PARIS
AMERE MATURITE -EDITIONS DEDICACES 
L'EMBELLIE - EDITIONS EDILIVRE A PARIS