Klara et le Soleil, Kazuo Ishiguro (par Didier Smal)
Klara et le Soleil, Kazuo Ishiguro, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, Folio, février 2023, 432 pages, 10 €
Edition: Folio (Gallimard)
C’est subtil au début, Klara et le Soleil, et on craint même de s’embêter, mais Ishiguro intrigue, laisse transparaître les indices d’un récit qui va éclore, voire déborder de son cadre bien sage pour dire le monde. Ah, oui, on oubliait : Ishiguro, loin des Vestiges du jour, fraie avec la science-fiction, comme il l’avait fait de magistrale et émouvante façon avec Auprès de moi toujours, et Klara et le Soleil va à son tour faire l’objet d’une adaptation cinématographique – ce qui est toujours une bonne excuse pour parler d’un roman, surtout si le film n’est pas encore sorti, d’autant que le roman oblige le lecteur à se confronter à une singulière géométrie spatiale – et que bien souvent, on préfère ce que notre cerveau conçoit à partir de quelques annotations subtiles à ce que le cerveau d’un autre, aussi talentueux et hollywoodien soit-il, en conçoit.
De quoi parle-t-on ? D’étranges « boîtes » qui soudain subdivisent l’espace en trois dimensions, imposant parfois, de l’une à l’autre, d’improbables changements climatiques ou de bouleversantes modifications d’humeurs, allant jusqu’à l’intensité la plus absolue :
« — Klara », dit la mère d’une voix plus ferme, et brusquement elle se retrouva compartimentée dans de nombreuses boîtes, beaucoup plus que dans l’appartement de l’Amie lorsque le père était entré. Dans plusieurs des boîtes ses yeux étaient plissés, alors que dans d’autres ils étaient grands ouverts, immenses. Dans une boîte, il n’y avait de place que pour un seul globe oculaire fixé sur moi. Je voyais des fragments de M. Capaldi sur les bords de certaines boîtes, et je me rendis compte qu’il levait la main, ébauchant un geste. »
Puis il y a le Soleil, avec une majuscule, dont les illuminations ne concernent pas que les cellules photovoltaïques de Klara, puisqu’il offre un « nutriment spécial ». Et vers la fin du roman, dans une scène bousculée au possible devant un théâtre, cette vision d’un monde géométrisé, par Klara à nouveau :
« J’avais imaginé que lorsque je ne les observerais plus à travers une vitre, les gens du théâtre deviendraient plus distincts. Mais à présent j’étais parmi eux, et les silhouettes, plus simplifiées, me paraissaient construites avec des cônes et des cylindres en carton lisse. Leurs vêtements, par exemple, étaient dénués des plis et replis habituels, et même leurs visages, à la clarté du réverbère, semblaient avoir été créés en disposant habilement des surfaces plates en un assemblage complexe de façon à produire un effet harmonieux. » Ishiguro semble avoir lu Philip K. Dick, et ça lui va bien au teint. Mais il n’a pas lu que ça, et il parvient à évoquer sans le dire le mouvement brownien propre à un vol d’insectes ou d’oiseaux – ou à une foule : « À mesure que nous nous éloignions, cette foule – dont j’avais fait partie un instant plus tôt – m’apparut comme l’une de ces nuées d’insectes que j’avais vues au-dessus du champ, planant dans le ciel, chaque bestiole virevoltant dans tous les sens pour changer de position et en choisir une meilleure, mais ne s’égarant jamais au-delà de la limite définie par la forme de son groupe. »
En parcourant à nouveau le roman et en en extrayant des passages signifiants, on se rend compte à quel point Klara et le Soleil est un grand roman de l’image, de l’image forte, imposée à l’esprit qui doit parfois la décoder selon sa propre expérience. Il serait ainsi intéressant de proposer à divers artistes plasticiens les « boîtes » d’Ishiguro (il y a divers autres passages sidérants, en particulier la traversée d’un champ au crépuscule) – mais, n’en déplaise à Taika Waititi, on n’ira pas voir son film pour préserver notre propre appréhension des phénomènes décrits par Ishiguro. Mais on pourrait aller plus loin, et se demander comment rendre à l’image « la grange de M. McBain », « le Plan Ouvert », « le RPO », « le Cagibi » ou encore « la Cour », lieux dont on sait plus ou moins ce qui s’y produit mais dont on ignore la configuration exacte, laissée elle aussi aux bons soins de l’imaginaire du lecteur, à qui Ishiguro semble faire une confiance totale dans les possibilités lisantes offertes.
On semble s’attarder à dessein sur l’aspect visuel du roman, comme si on n’avait rien à dire de son propos ou de son histoire. Oui, et non : c’est surtout que ce propos et cette histoire ne valent que par le cadre, tant spatial que visuel, que l’auteur leur a offert. On ne peut imaginer cette mélancolie, avec pourtant un désir de sortir de cet univers, représenté par Paul, « le père », cette acceptation d’un univers où les adolescents, désormais isolés face à leur « oblong » et suivant des cours en ligne, se voient offrir des « Amis Artificiels » supposés évoluer avec eux par la grâce d’une technologie sur laquelle Ishiguro ne dit mot (tel n’est pas son propos, Klara et le Soleil n’est pas un roman de science-fiction « hard science », plutôt une méditation sur ce que nous serions prêts à faire subir à autrui pour pallier nos pertes, ou une histoire du genre), dans un autre cadre, mieux défini, mieux détaillé. Au fond, le cadre offert par Ishiguro à son récit ressemble à des limbes aux contours imprécis voire mouvants (les « boîtes ») – et cette imprécision est préférable pour un monde où une enfant mortellement malade pourrait éventuellement être « continuée » par son AA qui aurait tout appris d’elle, ainsi que le constate Paul en songeant à l’artiste Capaldi en train de réaliser de sa fille un portrait en trois dimensions : « Je pense que je déteste Capaldi parce que je soupçonne qu’au fond il a raison. Que ce qu’il prétend est vrai. Que la science a désormais prouvé sans conteste que ma fille n’a rien de si exceptionnel, rien que les outils modernes ne puissent creuser, copier, transférer. Que les gens ont vécu ensemble tout ce temps, des siècles entiers, qu’ils se sont aimés et haïs, sur une base totalement erronée. Une sorte de superstition que nous avons entretenue faute de mieux. C’est ainsi que Capaldi voit les choses, et une partie de moi craint qu’il n’ait raison. » Un monde étrange, le nôtre avec des variables liées à l’écoulement du temps, montré sans jamais le nommer – comme dans tout chef-d’œuvre de science-fiction.
Dans un univers où l’être le plus pourvu de mysticisme et donc d’espérance est Klara, l’AA du titre, offerte à Josie, jeune fille à la santé défaillante entourée par une mère inquiète, Chrissie, il est effectivement sidérant d’observer à quel point tout le monde a accepté une pensée mécanique voire mécaniste : un enfant peut ainsi être « relevé » (une forme d’amélioration génétique) sans que nul n’y voit autre chose qu’un processus usuel permettant l’accès aux études supérieures. Quant au père de Josie, Paul, sa rébellion l’a amené à renoncer à un emploi lucratif d’ingénieur pour une place dans une « communauté » imprécisée (« Ça me plaît d’y vivre. Je partage ma vie avec des personnes remarquables, et la plupart d’entre elles ont suivi le même parcours que moi. Il est devenu évident pour nous tous qu’il existe de nombreuses manières différentes de mener une vie décente et bien remplie. »), mais nullement animée du désir de profondément modifier la société – du moins pas autant que Klara, qui voudrait mettre fin à la pollution pour mieux se faire entendre du Soleil. C’est une société non pas malheureuse mais ayant choisi de renoncer à certaines choses en faveur d’autres qu’esquisse à traits flous Ishiguro ; dans cette société, l’être le plus altruiste a appris à l’être sans en souffrir, un peu comme dans celle de Auprès de moi toujours, et le soulèvement n’est pas à l’ordre du jour. Certes, ce renoncement implique une forme de mélancolie, on revient à ce mot, mais c’est aussi une forme d’élégance de la part de l’auteur, qui nous épargne de la sorte un énième récit dystopique avec rédemption à la fin. Si rédemption il y a, on la soupçonne juste dans les dernières pages, et elle est inintéressante pour Ishiguro : ce qui l’intéresse, c’est la destinée de Klara, peut-être la plus humaine des personnes traversant ce beau roman. Et son humanité est bouleversante.
Didier Smal
Kazuo Ishiguro (1954) est un écrivain britannique d’origine japonaise. Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 2017. Son roman le plus connu est Les Vestiges du jour.
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