Karl Popper, La Quête inachevée (par Gilles Banderier)
Karl Popper, La Quête inachevée, traduit de l’anglais par Renée Bouveresse et Michelle Bouin-Naudin, Paris, Les Belles-Lettres, septembre 2025, 350 pages, 17 €.
Ecrivain(s): Karl Popper Edition: Les Belles Lettres
Très rares sont les autobiographies philosophiques qui commencent ainsi : « À vingt ans, je devins apprenti chez un vieux maître ébéniste à Vienne, Adalbert Pösch. J’ai travaillé avec lui de 1922 à 1924, peu de temps après la Première Guerre mondiale. Sa ressemblance avec Georges Clemenceau était totale, mais c’était un homme aimable et très doux. J’avais gagné sa confiance, de telle sorte que, lorsque nous étions seuls dans son atelier, il me faisait profiter bien souvent des inépuisables richesses de son savoir ». Il n’est jamais mauvais, pour quelqu’un qui se vouera à la philosophie, de se frotter, voire de se heurter à la matière, à la réalité : cela pourra lui éviter d’écrire n’importe quoi ensuite. Cet ancrage « réaliste » n’empêchera par Karl Popper de mettre son esprit et son talent au service des abstractions de la logique et de la théorie de la connaissance, même si l’œuvre qui lui valut la célébrité – La Société ouverte et ses ennemis – ressortit à la philosophie politique. Au même titre que Haendel, Popper fit partie de ces cadeaux imprévus que le monde germanique fit à la Grande-Bretagne, avec une importante étape intermédiaire.
Il naquit en 1902 dans un « monde mental » qui n’est plus le nôtre : Vienne au début du XXe siècle. Son milieu familial était choisi : ses grands-parents maternels firent partie des fondateurs de la célèbre « Société des amis de la musique » qui édifia la magnifique salle de concerts que l’on admire rituellement chaque 1er janvier. Mais cette capitale cosmopolite, où l’élément juif ne formait nullement une part insignifiante, d’un empire voué à éclater, n’eut rien d’une utopie paisible. À bien des égards, même si la ville demeurait le lieu d’un intense bouillonnement intellectuel, l’âge d’or de Vienne appartenait au passé et la cité était désormais le foyer de graves tensions politiques (« L’effondrement de l’Empire autrichien et les suites de la Première Guerre mondiale, la famine, les émeutes de la faim à Vienne, et l’inflation galopante, tout cela a été souvent décrit. Ils détruisirent le monde dans lequel j’avais été élevé ; et alors s’ouvrit une période de guerre civile latente ou effective qui s’acheva avec l’invasion de l’Autriche par Hitler », p. 41), dont l’observation in vivo permit au jeune Karl Popper de nourrir les analyses qu’il proposera dans La Société ouverte. Elles l’éloigneront définitivement de la gauche politique (« Je suis resté socialiste pendant plusieurs années encore, même après mon refus du marxisme. Si la conjonction du socialisme et de la liberté individuelle était réalisable, je serais socialiste aujourd’hui encore. Car rien de mieux que de vivre une vie modeste, simple et libre dans une société égalitaire. Il me fallut du temps avant de réaliser que ce n’était qu’un beau rêve ; que la liberté importe davantage que l’égalité ; que la tentative d’instaurer l’égalité met la liberté en danger ; et que, à sacrifier la liberté, on ne fait même pas régner l’égalité entre ceux qu’on a asservis », p. 46-47). Face à la montée des périls (« C’est en juillet 1927, après la grande fusillade de Vienne […] que je commençai à craindre le pire : à craindre que les bastions démocratiques de l’Europe centrale ne tombassent et qu’une Allemagne totalitaire ne fût à l’origine d’un nouveau conflit mondial. Aux environs de 1929, je pris conscience de ce que, parmi les politiciens des pays occidentaux, seul Churchill en Angleterre comprenait la menace allemande. Mais il était, à l’époque, considéré comme un outsider que personne ne prenait au sérieux », p. 143), l’éloignement ne fut pas seulement politique, mais également géographique : Popper s’exila aussi loin de Vienne qu’il était possible d’aller sans changer de planète : en Nouvelle-Zélande.
Même aujourd’hui, après que la version cinématographique du Seigneur des anneaux a fait connaître au monde entier la beauté des paysage néo-zélandais, peu de gens sont capables d’affirmer en toute sincérité qu’ils connaissent ce pays, ne serait-ce que pour en désigner la capitale. Même à l’heure de la communication électronique instantanée, la Nouvelle-Zélande demeure, vue d’Europe, le bout du monde. On imagine sans peine ce que cela pouvait être dans les années 1930, quand le pays « n’avait de contact avec le reste du monde que par l’intermédiaire de l’Angleterre, qui était à cinq semaines. Il n’y avait pas de communications aériennes, et il fallait bien trois mois pour recevoir une réponse à une lettre » (p. 155). Malgré la distance, la nostalgie qu’on peut imaginer, la langue qu’il fallut apprendre, l’éloignement des grandes bibliothèques (« Mes lectures étaient en grande partie déterminées par les livres que je pouvais trouver en Nouvelle-Zélande : pendant la guerre il était impossible de se procurer des livres venant de l’étranger pour mes recherches », p. 164), ce fut en Nouvelle-Zélande que Popper rédigea Les Faux Prophètes : Platon, Hegel, Marx, qui deviendra La Société ouverte et ses ennemis. Les conditions dans lesquelles ce magnum opus fut écrit ne sont pas sans évoquer celles qui présidèrent à la rédaction d’une autre grande œuvre, la Mimesis d’Erich Auerbach, composée dans les bibliothèques d’Istanbul, ce qui contraignit Auerbach à se concentrer sur les textes eux-mêmes, faute de disposer de tous les travaux érudits accessibles dans les bibliothèques universitaires allemandes.
La Nouvelle-Zélande ne laissa à Karl Popper que des souvenirs mitigés, lorsqu’il évoque les circonstances de rédaction de son ouvrage : « Le livre avait été écrit dans des circonstances difficiles ; les bibliothèques étaient extrêmement limitées, et j’avais dû m’adapter aux livres que j’avais pu trouver. J’avais une charge d’enseignement désespérément lourde, et les autorités universitaires, non seulement ne m’apportaient pas le moindre soutien, mais tentaient délibérément de me rendre la vie difficile. On me dit que je ferais bien de ne rien publier tant que je serais en Nouvelle-Zélande, et on considérait que le temps consacré par moi à la recherche était détourné du travail d’enseignement pour lequel on me payait. La situation était telle que, sans le soutien moral de mes amis néo-zélandais, j’aurais eu bien du mal à survivre » (p. 165). On se rend compte qu’il a fallu à son auteur beaucoup d’obstination pour que La Société ouverte ne se retrouve pas dans le cimetière très étendu des œuvres jamais écrites.
Karl Popper finira par regagner l’Europe (via le Cap Horn), pour rejoindre en 1946 la prestigieuse London School of Economics. Peu après son arrivée au Royaume-Uni survint la fameuse passe d’armes, presque au sens littéral, avec Wittgenstein. La véracité du récit qu’en fait Popper a été mise en doute (tardivement), mais nul n’a jamais considéré Wittgenstein comme un personnage équilibré pondéré.
Installé dans la campagne anglaise, Popper continua à écrire, même si à bien des égards plus aucun de ses ouvrages ultérieurs ne dépassera le niveau de ce grand livre écrit au milieu d’âpres difficultés, à l’autre bout du monde. Il connaîtra désormais l’existence des grands universitaires, entre reconnaissance académique (« j’ai l’impression que j’ai été le philosophe le plus heureux que j’aie jamais rencontré », p. 175), conférences à l’étranger et rencontres avec des célébrités mondiales (dont Einstein, à propos de qui il écrira : « Le fait qu’un homme aussi simple et détaché ait pu non seulement survivre, mais être apprécié et honoré de la manière dont il l’a été, est à porter au crédit de notre monde et de l’Amérique », p. 184). Dans un de ses rares entretiens accordés à un journaliste français, il se définissait modestement comme « le dernier philosophe des Lumières : non un bâtisseur de système, ni un prophète, mais un homme seulement attaché à résoudre les problèmes » (Guy Sorman, Les vrais penseurs de notre temps, Fayard, 1989).
Gilles Banderier
Philosophe et épistémologue britannique d’origine autrichienne, Karl Popper (1902-1994) est notamment l’auteur de La Logique de la découverte scientifique (1934) et de Misère de l’historicisme (1945).
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