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Kalila et Dimna, Conflits et intrigues, tome 2, Ramsay Wood (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 18.12.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Asie, Contes

Kalila et Dimna, Conflits et intrigues, tome 2, Ramsay Wood, éditions Desclée de Brouwer, octobre 2020, trad. Lucette Dausque, 360 pages, 8,80 €

Kalila et Dimna, Conflits et intrigues, tome 2, Ramsay Wood (par Yasmina Mahdi)

 

Parole orphique

Kalila et Dimna sont des fables écrites en sanskrit à partir du Pañchatantra, anciennes de 2000 ans, traduites en arabe au VIIIe siècle, en moyen-persan et en syriaque au VIe siècle, et passées de l’Éthiopie à la Chine puis à l’Europe. Esope s’en inspira sans doute et La Fontaine y puisa la matière de son œuvre. Ces successions d’histoires s’entrecroisent, s’enrichissent de références mêlant des traditions culturelles, religieuses, profanes, de légendes populaires de l’hindouisme polythéiste et du bouddhisme monothéiste. Maints calligraphes et artistes de cour en ont révélé la beauté, spécialement à l’aide de sublimes miniatures. Les animaux dotés d’attributs humains se présentent comme des humains déguisés, les agents de la doctrine de la métempsychose, à divers états de la réincarnation. Il se trouve dans cette épopée la préfiguration de l’enfer, qui est aussi le territoire d’un dieu. Le recueil présent est accompagné de dessins en modèles réduits de G.W. Whitworth.

Ce deuxième volume, Conflits et intrigues, de Kalila et Dimna (le premier s’intitulant Amitié et trahison) a été collecté, traduit et adapté par Ramsay Wood. L’ouvrage est majoritairement écrit à l’imparfait, ce qui reporte les récits au passé, dans un cercle immémorial. Comme pour les Mille et une nuits, l’histoire débute à la cour d’un roi, « un tyran », et le conteur va tenter de pacifier le comportement houleux du monarque. C’est d’abord par la voix d’un homme âgé, Bidpaï, que les fables se poursuivront, récitées au roi Dabschelim. Des dialogues rebondissent, pleins d’esprit et d’à-propos entre espèces opposées : un fort/un faible, un mammifère/un saurien, un carnivore/un herbivore, un pauvre/un riche. Les bêtes s’entretiennent à la place des hommes et l’on découvre l’énumération des espèces (commune à Aristote) et un dialogue animalier – repris notamment par Rudyard Kipling dans Le livre de la jungle. Les fables de Kalila et Dimna sont une entreprise de civilisation, capables d’instruire par la non-violence, ou de démontrer comment la rapacité, la trahison, la jalousie entraînent iniquité et violence. Le contexte est certes patriarcal mais un peu ridiculisé, au vu du puissant règne des femmes et des épouses. Notons la référence d’une femme juge à la cour et d’une vampire femelle de taille exceptionnelle ! Tour à tour, il faut aux bêtes la force de résister à la loi du plus fort, et surtout trouver un stratagème afin de sauver leur peau, ce qui permet la continuité de la narration et d’enclencher une nouvelle histoire – un sursis, une rémission devant la mort.

L’œuvre traite par ailleurs de la qualité des eaux, d’eaux fangeuses, et de celles, plus pures, de l’estuaire et de la mer, de la question de la chasse, de la nourriture et de la survie. Kalila et Dimna sont les noms arabes de deux frères chacals dans la traduction arabe. Le chacal symbolise l’animal sauvage et libre, notamment au regard de l’âne, l’animal domestique esclavagisé et également, lui aussi, affamé. Par ailleurs, et cela est étrange, apparaît un chacal végétarien. Le protagoniste est toujours exemplifié dans la circularité des épisodes des contes qui s’enroulent en une vaste circonférence labyrinthique. Une galerie de portraits naît sous la plume de Ramsay Wood, passant du plus humble des individus, du plus mal loti à celui nettement plus avantagé socialement et économiquement. À ce sujet, les personnages sont affublés de surnoms éloquents les désignant physiquement, créant une espèce de physiognomonie, très en vogue dans le roman du 19e siècle. L’ensemble de l’œuvre est relaté avec une liberté d’expression étonnante, assortie de facétie et de rouerie. Les animaux ont une fonction assertive et phatique, et leur communication a des résurgences antiques. Ainsi, le chacal semble une possible reconversion d’Anubis, dieu des morts de l’Égypte ancienne, maître des nécropoles et dieu des embaumeurs, et le singe, Hanumān, un vanara, le héros du Rāmāyaa.

Pour s’adresser au roi Dabschelim, il faut donc des intermédiaires, car personne ne l’interpelle directement, et le discours devient indirect, rapporté de bouche en bouche. La pompe royale induit la fioriture du langage, sa sophistication avec, côte à côte, les détails de chroniques plus prosaïques, parfois réjouissantes ou bien d’une cruauté inouïe, émises dans un parler populaire. La phrase introductive « Il était une fois » oscille entre deux pôles : « la vraie vie ou (…) la fiction », soit la dénonciation des injustices ou le registre du merveilleux. Dans ces récits enchâssés, maints subterfuges s’avèrent nécessaires pour ne pas mourir de faim, sachant que l’excès est condamné, et que l’imprudence mène à la diffamation ou à la mort. La mesure canon de chaque texte s’enrichit de courts poèmes, tandis que le conteur conduit la barque de son langage. Un dilemme se fait jour entre l’oralité et « la mise par écrit de Kalila et Dimna ». L’apprentissage par l’écoute et l’assimilation des « savoirs en soi rarement mis en pratique » et l’assignation par l’écriture organisent un régime de la raison et de l’entendement, l’échange dialectique en est le véhicule. Le fonctionnement et l’application de la justice ont des parallèles avec le monde de la Grèce antique, notamment en ce qui concerne la place des citoyens, leur hiérarchie dans la cité, et l’ostracisme à l’encontre des renégats. Le dispositif des contes et leur agencement contribuent au fur et à mesure à distinguer une morale et à acquérir de la sagesse et du jugement.

Les histoires sont ensuite relayées par la sœur du conteur, Adhita, ce qui modifie le « récit-cadre » (le terme est de R. Wood), avec l’ajout théâtral, la performance singulière de la conteuse extravagante. La quête spirituelle, idéaliste, réfute le matérialisme, l’illusoire (l’invraisemblable : des animaux qui parlent), tout en le disputant à la crudité du réel. Chaque espèce obéit à son instinct (ce qui s’apparente à la théorie de l’évolution darwinienne et de la sélection naturelle). Et comme le démontre avec sagesse le rat concernant la sauvegarde de sa catégorie, « nous n’aurons qu’à pratiquer ce délicat exercice d’équilibre entre espoir et désespoir qui est bien souvent notre lot » étant tributaires de nos « tendances héréditaires [qui] l’emporteront sur la confiance ». Dans Kalila et Dimna, les situations sont fortement codées et l’auteur y introduit ses propres signes. Des sentences et des proverbes d’auteurs parfois contemporains forment une mise en abyme, une coupe, un intervalle, et effectuent un jeu d’écriture. Des narrateurs se superposent, ce qui conduit à la segmentation des fables et à leur emboîtement en boucle. Des situations rares conduisent à des chemins orphiques, toutefois sans réfuter la parole politique.

 

Yasmina Mahdi


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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.