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Juliette ou le chemin des immortelles, Tristan Cabral

Ecrit par Michel Host 23.04.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Récits, Le Cherche-Midi

Juliette ou le chemin des immortelles, Couverture Laetitia Queste, janvier 2013, 108 p. 13 €

Ecrivain(s): Tristan Cabral Edition: Le Cherche-Midi

Juliette ou le chemin des immortelles, Tristan Cabral

 

Une lecture est une aventure personnelle, sinon « à quoi bon ? »

Michel Host

 

Sur la couverture de ce récit, une photo que l’on reconnaît pour l’avoir déjà vue à l’occasion d’articles et de livres sur l’Épuration. Elle fut prise à Montélimar, dans la Drôme, le 29 août 1944. Photo émouvante, attristante, cruelle, et d’une certaine façon répugnante. Une jeune femme belle, élégante en sa robe d’été, et qui durant l’Occupation « fréquenta » des soldats allemands, est tondue en pleine rue. C’est son châtiment : humiliation publique, défiguration. Certes, ailleurs peut-être on l’eût massacrée. Répugnante pourtant cette vision de mains expertes – des mains de coiffeur, semble-t-il –, s’activant sur la tête de cette femme, une autre main lui tenant le menton levé…

Comment admettre, ou croire que d’authentiques résistants se soient déshonorés à de pareilles bassesses ? Comment penser une seconde que ce « coiffeur » ventripotent ait pu résister à quoi que ce fût durant la guerre, et surtout pas à sa propre peur de cinq années, à sa lâcheté, dont il se revanche sur une femme dès que tout danger est écarté. On sait de quoi il retourne. Il en est bien d’autres de ces photos, accessibles sur la toile : l’une des plus terribles est sans doute celle de la tondue de Chartres portant son enfant dans ses bras à travers les rues, accompagnée par les tristes sires de la dernière heure. On lit alors les premières pages du récit de Tristan Cabral, on entre dans son histoire et dans celle de sa mère, Juliette, qui fut tondue à la même époque dans une rue de Bordeaux alors qu’elle tenait dans ses bras son fils de moins d’un an, né de ses amours avec un officier allemand.

Tristan Cabral, fils de Juliette D. et de Heinz R., médecin militaire, après avoir voulu disparaître à la manière d’un Rancé, voulut en finir avec la vie dans un naufrage provoqué, en 2004. Cette tentative rata, et sans doute ce récit du « chemin des immortelles » en est l’un des fruits. Le voici qui revient en ses régions d’enfance, là où sa mère l’emmenait vers les plages, les blockhaus, non loin des « belles maisons des riches », dont ils n’étaient pas. « Sommes-nous le résultat de ce qui n’a pas été dit ? De ce qui n’a pas été fait ? Il ne faut pas rater son naufrage ! », pense celui qui fut « l’enfant d’un long silence ».

La guerre prend fin. L’amant reprend le chemin de l’Allemagne. Juliette ne le reverra plus. Mais Claude H., son mari, épousé avant la guerre par convenance et intérêt de famille, reviendra d’Allemagne, ils reprendront la vie commune : « Elle ne l’avait jamais aimé. Il ne s’évadera pas ». Heinz R. la nommait Solveig. L’enfant de Heinz naît en 1944 – il « tombe au monde » –, et dans les années qui suivront, il comprendra, malgré le silence que Juliette ne rompait pas, qu’« Ils s’aimaient en plein soleil. Ils ne se cachaient pas, comme si la guerre n’existait pas ». Une vieille dame leur louait une petite maison. On saura, après, qu’elle était une résistante. C’est cela l’histoire, simple et nue : l’amour se délestant du monde et de ses circonstances.

Tristan Cabral échappera en partie à l’opprobre : le nom de sa mère, son prénom (Yann) le protègeront… puis, certainement, heureusement, l’oubli. Mais rien n’empêchera qu’il ne se sente pour toujours l’« naufragé de naissance, poisson-lune égaré sur la terre, [ne cessant] de tomber sans pouvoir respirer ». Son père biologique, comme nous disons aujourd’hui, il le reverra mais en sera à peine reconnu.

C’est à Arcachon, dans « la maison du silence » (la villa Florida) que se retrouvera la famille C., avec le mari revenu d’Allemagne mais absent le plus souvent, avec une demi-sœur cadette et un demi-frère aîné. C’est là que Juliette emmènera son fils sur les chemins du rivage, le long du mur de l’Atlantique : « Au retour, elle faisait toujours des bouquets d’immortelles ».

Et c’est l’un des traits frappants de cette existence où règne le non-dit, ou plutôt ce qui à être dit ne serait qu’inutile ou nocif grattage de plaie, que de provoquer chez l’enfant une constante distorsion – m’a-t-il semblé – de la vision des choses de ce monde. Le secret entretenu et la confusion des sentiments qu’il engendre, les culpabilités à tort ou à raison supposées, tout cela mine les perceptions de l’enfant et de l’adolescent, recule le temps où il développera droitement sa réflexion : « J’avais très peu d’idées. Je n’avais que des perceptions. […] Je cherchais à voir sous les portes interdites. Je regardais le monde par une fente ». La vie continue, elle va son train, à une certaine distance d’un soi en déséquilibre constant. Le secret pèse, mais on finit par l’aimer, il entre dans notre condition : « Jamais elle ne dit mot sur ma naissance. […] Je ne voulais pas savoir. Je voulais perdre connaissance ». Juliette mourra, longtemps après. Son fils la mettra en terre. Auparavant il aura été livré à des fantasmagories (amour des cirques, des enfants-loups, des îles désertes et des Robinsons)… Il écrira des poèmes dont ne resteront que des bribes, parmi lesquelles celle-ci, révélatrice : « Il faisait déjà nuit / quand j’ai ouvert ma porte / j’ai vu la mort qui fuit / pour pleurer sur nos mortes… ». Puis, avant que l’existence ne se remette en marche (ce qu’on appelle une biographie), c’est le sentiment d’un désastre permanent, celui d’une mère ancrée dans la vaine attente d’un passé qui ne peut revenir, et le sien propre : « Moi, j’attendais les marées de la nuit. J’attendais qu’un immense accident vienne souffler le monde ».

Mais le monde ne s’effondre pas. L’enfant y trouvera même un appui décisif : un « instituteur merveilleux » qui l’initiera à la poésie (à celle de Rimbaud notamment) et à son secret, celui des mots : « J’étais sauvé. Je savais tout. Les mots c’était le vrai monde ». C’est, oui, une véritablere/naissance que procurent les mots, je pourrais en témoigner… Elle permettra à Yann, au fils de Juliette, d’entrer au lycée, de faire face aux abuseurs de l’enfance, de comprendre que le secret premier, que lui révèle enfin Juliette (il a dix-huit ans), il ne l’a jamais complètement ignoré… L’élan de vie est donné : rencontre de l’amoureuse, une petite Rachel qu’il emmène là où s’étaient aimés Heinz et Juliette… mais qui ne pourra porter son secret à lui, et en mourra. « Je savais que Dieu était un requiem », écrit-il. Moment tragique après lequel s’ouvrent différentes voies par lesquelles s’échapper : désir de devenir pasteur (Juliette est protestante), désir de vouloir vivre dans « la Parole », puis abandon de la théologie pour la philosophie… Mai 68 survient, le monde bascule à nouveau, du moins peut-on le croire. Ce seront les enragements et les engagements de l’époque, ses illusions aussi, puis le retour à l’« ordre » étant venu, les départs successifs : voyages au Moyen-Orient, puis vers les hauts-plateaux andins… Ensuite, des passages dans divers lycées de France, dans la fonction itinérante de professeur de philosophie… Enfin, quatre ans après mai 68, Yann répondra à l’appel de la « révolution » : il participera activement au soutien de la révolte des appelés, le juge Gallut l’inculpera et le fera enfermer à la Santé. Six mois plus tard, ce sera le refuge du mont Athos. Puis la rédaction et la publication d’un premier recueil de poèmes : Ouvrez le feu ! Le livre, publié par Pierre Drachline, ne passe pas inaperçu. Une existence d’écrivain commence. En 1984, disparaissent Claude H. et Juliette D.

Sur la tombe de Juliette, morte « folle de sa vie flouée », son fils prononce les paroles de l’Ecclésiaste : « Mieux vaudrait pour l’homme de n’être jamais né ». Heinz R. disparaît en 1987, sans que son fils l’ait revu vivant. Plus tard, le voyage à Jérusalem, puis en Palestine n’apportera que de douloureuses vérités : les roquettes tuent les gens qui n’avaient pas demandé à mourir si tôt. Alors, pour Tristan Cabral, l’évidence éclate : « Il n’y a pas de terre promise ! Pas de paradis ! Pas de peuple de Dieu, ni de peuple d’Allah ! Ni Torah ni Coran ! Le sang de Dieu, ça suffit ! ».

Plus tard encore, ce seront les Indiens des Andes, que l’invite à rencontrer Le livre des étreintesd’Eduardo Galeano. Certes, on trouve l’harmonie auprès de l’Indien. Mais l’argent, le vrai dieu de Wall Street et de l’univers (c’est moi qui le dis ainsi) l’aura « Dépossédé de ses terres, de ses forêts, de ses dieux, de ses légendes, l’Indien aura été dépossédé de son être le plus profond. Les Yankees feront les mêmes horreurs aux Sioux et aux Apaches ». Seule la tentative de mourir dans un naufrage provoqué jointe au désir de « [voir] Juliette sur le chemin des immortelles » pourrait surmonter le désastre absolu de ce monde. On sait que la tentative échouera. Alors, reste le poème ? Tristan Cabral, à la fin du livre, reporte ceux du carnet de bord de l’Astrolabe II, six courts poèmes, où nous lisons :

 

« Je suis venu avant le Grand Débarquement,

c’était une nuit d’hiver dans une cale en ciment ;

Elle s’appelait Juliette, Heinz était son amant ».

Puis ceci :

« Oubliez cet enfant atlantique

qui ne vous laisse que sa tristesse ardente

et qui s’en va

comme si jamais

il n’était venu »

 

Tristan Cabral nous a conté sa vie. Non sans émotion je l’ai ici résumée, pour dire les choses sans emphase ni pathos.

 

Michel Host


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A propos de l'écrivain

Tristan Cabral

 

L’article ci-dessus tient lieu de biographie. Je me contenterai donc de rappeler quelques titres parmi les plus significatifs de sa bibliographie, laquelle figure tout entière (20 ouvrages) en tête du livre.

Ouvrez le feu ! , Plasma, 1976 / rééd. Hachette, 1977

Le Passeur de silence, préface de Tahar Ben Jelloun, La Découverte, 1996

Le Désert-Dieu, journal de Jérusalem sous l’Intifada, préface d’Élie Wiesel, éd. du Rocher, 1999

L’enfant de guerre, au Cherche-Midi, 2002

La Belle et la Fête : mai 1968, éd. Tipaza, Cannes, 2008

Le Cimetière de Sion, L’Harmattan, 2010

Le Dernier tango à Salta, L’Harmattan, 2012

 

A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel Host, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri, présidé la revue La Sœur de l’Ange.

Derniers ouvrages parus :

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

L’êtrécrivain (préface, Jean Claude Bologne), Méditations et vagabondages sur la condition de l’écrivain, Éd. Rhubarbe, 2020

L’Arbre et le Béton (avec Margo Ohayon), Dialogue, éd. Rhubarbe, 2016

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Mémoires du Serpent (roman), Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Carnets d’un fou. La Styx Croisières Cie, Chroniques mensuelles (années 2000-2020)

Publication numérique, Les Editions de Londres & La Cause Littéraire

 

Traductions :

Luis de Góngora, La Femme chez Góngora, petite anthologie bilingue, Éd. Alcyone, 2018

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd. 2010),

Aristophane, Ploutos (éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe & XIIIe siècles), 1ère traduction en français, à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue) Éd. De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano), Éd. Alcyone, bilingue, 2e éd. 2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éditions de l’Escampette, 2005