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Je sors enfin du Bois de la Gruerie, Jacques Darras

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 03.12.14 dans La Une Livres, Les Livres, Arfuyen, Poésie

Je sors enfin du Bois de la Gruerie, mars 2014, 224 pages, 14 €

Ecrivain(s): Jacques Darras Edition: Arfuyen

Je sors enfin du Bois de la Gruerie, Jacques Darras

 

 

Mémoire. Individuelle. Collective. Souvenir des disparus, des blessés de la Guerre de 14-18, déroulé sur le parchemin sauvegardé de l’Histoire, des commémorations. 2014, Centenaire du déclenchement de la Grande Guerre. Départs-bleuets, départs-coquelicots. Centenaire qui ravive les traces, pour que ne se referme sur elles le silence de l’oubli. Livres qui tentent de restituer cette mémoire. Livre de Jacques Darras qui le tente, par l’outil-poème. Ici dans la cadre de l’exposition « 1914 : la mort des poètes », organisée pour la réouverture de la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg (BNU) en octobre 2014 et conçue autour de trois grandes figures de poètes européens morts sur le front durant la guerre de 14-18 : le poète alsacien (considéré alors comme allemand) Ernst Stadler, son ami le poète français Charles Péguy et le poète anglais Wilfred Owen.

Ainsi la voix d’un poète contemporain s’élève, qui eut aussi à sa façon sa Guerre de 14-18, par les blessures – tues ou exprimées, dans tous les cas toujours ouvertes – qu’en rapportèrent les témoignages d’une mémoire familiale conservée/transmise recherchée/racontée. Par bribes décousues, par bribes recousues. Au fil du temps, au fil de l’écoute. Jacques Darras dresse en effet dans Je sors enfin du Bois de la Gruerie (éd. Arfuyen, 2014) – en un chant incantatoire/exutoire – la toile travaillée/ravagée par cette guerre qui n’en finit pas de saigner de sa terrifiante Boucherie, de ses saccages, de ses tranchées de boue, dans la mémoire d’une humanité massacrée au combat ; qui n’en finit pas de saigner de ses carnages. Le poète tente de retracer le parcours de sa propre filiation dans ce vaste champ dévasté que fut 14-18, de sonder en direction de ses origines. « A-t-on mesuré la répercussion du vide dans une filiation ? / A-t-on sondé l’écho prolongé d’un silence familial ? ». Se rendant sur les lieux du dernier combat de son grand-père paternel, Édouard Darras, au Bois de la Gruerie situé dans la Meuse entre Reims et Metz, Jacques Darras a levé de ses pas en quête de reconstitution historique & de soi le voile de l’oubli et du silence tombé sur ces combattants du passé. Grâce à cette quête le poète-historien va pouvoir sortir enfin du Bois de la Gruerie, c’est-à-dire se reconstruire à partir de son terroir original et des ramifications de ses racines, que ces dernières fussent souterraines, recouvertes d’un silence volontaire, ou qu’elles soient aériennes puisque exprimées encore dans le présent en commémoration de chacun(e) de nous. En retrouvant ce que l’amnésie familiale / ce que l’amnésie nationale, indirectement mais pareillement, avait réussi à dissimuler sous la déploration et la mystification – Jacques Darras / le poète / nous-mêmes /sortons du Bois de la Gruerie pour lire au livre entrouvert / de (notre) propre lignée.

Mémoire individuelle, collective ; mémoire familiale, nationale – le chant de la Guerre investit notre terre habitée en citoyen / en poète / en artisan / en individualité / en êtres vivants opiniâtrement et résolument tournés vers une traversée en nos vies à hauteur d’humanité.

« Parler la poésie » écrit Jacques Darras dans la Préface d’Á ciel ouvert (entretiens avec Yvon Le Men), « c’est quelquefois garder le silence. Se taire ».

« (…) parlant peu dans le jour, // m’exprimant sur des hectomètres de phrases ou de vers (…) ». Alors comment parler de la guerre ? Comment parler de la Grande Guerre ? Comment, par quelle parole dire le no man’s land de l’absurdité où l’on envoya se fracasser sur le front tant de vies anonymes et citoyennes, tant de vies humaines, sur une terre atrocement silencieuse – un lieu de massacre sans écoute où seuls éclataient, frappant comme des sourds, les obus d’une indicible réalité. Indicible ?

Il faut « tout reprendre à 1914 » pour mettre fin à l’amnésie, répond Jacques Darras, pour comprendre l’aujourd’hui, pour penser enfin l’Europe. C’est parce que les leçons de 1914 n’avaient pas été tirées que le pire s’est reproduit en 1939-1945. Cent ans après, le pire peut toujours se reproduire.

Dire donc, mettre fin à l’amnésie mais, qu’en dire ? « Qu’est-ce qui fait que nous ne désobéissons pas ou si peu ? / Qu’est-ce qui fait que nous consentons à nous laisser habiller en tueurs ? / Qu’est-ce qui fait que nous acceptons l’uniformité des uniformes ? / Qu’est-ce qui fait que nous avançons fusil à l’épaule notre propre croix mortuaire à la main ? » interroge le poète.

Qu’en dire et comment le dire ? Le poème de Jacques Darras est une marche au cœur de la nuit & du poème, dans le rythme & la démarche d’un appel à retrouver une juste mémoire de cette Grande Guerre.

Jacques Darras tente de restituer ici la parole douloureuse de ces existences gâchées, livrées en pâture à la folie meurtrière des hommes & du pouvoir, entre les mains d’hommes décideurs jetant au sacrifice leur propre progéniture. Jacques Darras nous parle des différentes postures alors de poètes de l’époque (certains connus voire encensés, d’autres moins connus) face à la Grande Guerre. Des poètes révélés parfois comme d’imposants imposteurs, parfois au contraire poètes d’un engagement, d’un combat physique et d’un courage authentiques, remarquables.

Le poète restitue – de cette plage où remonte et sur la page où monte « cette musique qui nous vient du profond de la création » : de la Vie – le poète Jacques Darras restitue cette page de l’Histoire éclaboussée jusqu’à nous par les obus éclatants de la réalité.

Pour que cent ans après, le pire ne se reproduise pas.

Pour que chacun/chacune d’entre nous n’oublie pas, ni rien ni personne. N’oublie aucune goutte versée sur le champ de l’Horreur. Pour que le passé en nous résonne / dans la chair & le cœur du présent / et de chaque personne. De chaque existence / chaque existence humaine. Parce que là résonne au profond et dans sa pleine vérité la voix du poète : engagée au cœur de la réalité.

 

Murielle Compère-DEMarcy


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A propos de l'écrivain

Jacques Darras

 

L’auteur Jacques Darras est aussi, avec Chantal Delacroix pour les photographies, l’auteur de Voyage dans la couleur verte, Un parcours en Picardie, éd. Du Labyrinthe, 2014.

Jacques Darras est né en 1939 à Bernay-en-Ponthieu (Somme). Fils d’instituteurs, il fréquente le Lycée d’Abbeville puis est élève d’hypokhâgne et khâgne au lycée Henri IV à Paris. Il est admis à l’École Normale Supérieure en 1960 et obtient en 1966 l’agrégation d’anglais. Nommé au Lycée Grandmont de Tours, il devient assistant à la toute nouvelle Université de Picardie où il fera toute sa carrière jusqu’en 2005. Professeur en 1978 avec une thèse sur « Joseph Conrad et les signes de l’Empire », doyen de Faculté de 1984 à 1999, il crée plusieurs masters et départements de langue dont l’hébreu, l’arabe, le chinois, le néerlandais, le polonais etc… Parallèlement il lance la revue littéraire in’hui, relayée par la Maison de la Culture d’Amiens en 1985, puis éditée à Bruxelles (le Cri). Il publie en 1988 le volume inaugural de son grand cycle poétique sur La Maye qui comportera huit volumes. Il publie des essais, notamment Nous sommes tous des romantiques allemands (Calmann-Lévy, 2002) et Nous ne sommes pas faits pour la mort (Stock, 2006). Il reçoit le prix Apollinaire (2004) et le Grand Prix de Poésie de l’Académie française (2006). Depuis 2009, il préside le Marché de la Poésie de Paris. Il est l’un des administrateurs du CNL, de la Maison de la Poésie de Paris (depuis 1990). Il préside le jury du Prix Ganzo de poésie. Il préside le festival Marathon des Mots de Bruxelles depuis 2009. Il a organisé dix rencontres européennes de poésie à la Maison de la Poésie de Paris en 2009. Il vient de créer le festival de Poésie d’Achères (2010). Poète, essayiste et traducteur français, démocrate « whitmanien » d’Europe, son admiration va principalement à des poètes comme Apollinaire, Cendrars et Claudel, dont la tradition d’ouverture au monde s’est inexplicablement interrompue. Jacques Darras essaie d’engager la poésie française sur la voie d’une écoute plus attentive aux autres traditions (Source : le site de France-Culture, http://www.franceculture.fr)

Bibliographie : Je sors enfin du Bois de la Gruerie, Jacques Darras, éd. Arfuyen, 2014 ; À ciel ouvert, Jacques Darras, entretiens avec Yvon Le Men, éd. La passe au vent, 2009.

 

Quatrième de couverture Je sors enfin du Bois de la Gruerie :

Vos souvenirs deviennent mes souvenirs mémoire

unanime anonyme.

Vous moi entrons dans les allées d’un vaste cimetière

nécropole.

Appelez-le roman familial ou national.

J’arrive de mon côté avec l’outil-poème, il est tard, je suis

jardinier des vides.

Je mesure les intervalles.

Il m’aura d’abord fallu vivre ma propre vie, accompagner

mon père jusqu’au bout de la sienne.

Il m’aura fallu attendre la nuit pour lire au livre entr’ouvert

de ma propre lignée.

Dans les vides (Jacques Darras)

 

Murielle Compère-Demarcy (qui signe parfois avec le monogramme de son nom M©Dĕm) publie en revues de poésie et en anthologies (Poésie / première, Comme en poésie, Décharge, Traction-Brabant, Verso…)

Recueil de poèmes en 2009 pour Atout-Cœur, aux éd. Flammes Vives

Recueil de nouvelles en août 2014 pour La F… du Logis

Recueils de poèmes en avril 2014 pour L’Eau-Vive des falaises et en septembre 2014 et pour Je marche… poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques Darras, éd, Encres Vives / Michel Cosem, coll. Encres Blanches, 2, Allée des Allobroges 31770 Colomiers.

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire


Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021