Identification

Je reste plus longtemps dans la mer, Dražen Katunarić (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 03.04.23 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Je reste plus longtemps dans la mer, Dražen Katunarić, éditions L’Ollave, décembre 2022, trad. croate, Martina Kramer, Vanda Mikšić, Brankika Radić, 88 pages, 15 €

Je reste plus longtemps dans la mer, Dražen Katunarić (par Didier Ayres)

 

Détails et sommes

J’ai très vite aperçu ce qui fait la forme prosodique de Dražen Katunarić, non pas parce que cela se devine facilement, mais parce que je me suis bercé de ses rythmes, allant du simple au compliqué, du détail à la somme. Je dis détail au vrai sens du terme, c’est-à-dire parfois jugé comme secondaire mais qui ici a toute son importance. Toujours est-il que ce balancement, je dirais du physique au métaphysique, m’a beaucoup séduit et m’a instruit sur ce que peut être la poésie européenne d’aujourd’hui. Je note au passage que la littérature croate semble très fertile, et des éditeurs français de poésie ou de théâtre par exemple font un travail autour de ce que l’on appellerait peut-être une nouvelle vague (?).

Ainsi le plus petit dénominateur commun devient la pierre d’angle de l’édifice de cette œuvre. Le réel s’appuyant sur différentes réalités, dont les plus petites qui trouvent là une justification d’une demeure à construire, c’est le poème qui s’en fait l’écho. Le texte est cependant plus vaste que ce qu’il décrit. De menues choses au milieu de grandes (comme un nageur est solitaire dans les eaux immenses des mers) nous plongent dans le sillon de l’enfance, où le poème est métonymique de grands sentiments, foi, clarté du propos, lyrisme sans emphase, vérités.

 

Le chant a été coupé à Pompéi

dans le grand théâtre

avec peu de public

une jeune femme avec un coquelicot cueilli

dans son poing serré

chantait un cantique

d’une voix fine et puissante.

Mais pas jusqu’au bout.

 

Ces moments de vie se détachent les uns des autres pour recouper la vie elle-même, comme un éthos pouvant figurer de simples images, de simples conceptions. Est-ce là la fleur manquante du bouquet, du poème que l’on ne cesse de chercher pour sa nature pleine et absente ? Sans doute.

 

Tout ce que j’ai dans ma poche je l’offrirais à ce drôle d’oiseau dans le pré. Mes clés, un mouchoir, des allumettes, de vieux billets de cinéma, il ne doit rien me rendre. Qu’il les prenne dans son bec, qu’il les apporte à un être céleste, par exemple, à un inconnu installé du côté gauche de l’azur, s’il s’envole sérieusement

 

Pour finir et pour conclure provisoirement, je dirai que le détail compte davantage que la somme, que l’ensemble se constitue naturellement de bouts, de micros-séquences, d’éléments nus du poème qui par leur éclairage, deviennent une œuvre. Là la voile pour le bateau, et une entreprise qui construit sans l’aide d’une déconstruction préalable mais agit sur le réel directement.

 

Dieu, aide-moi à poser le regard au bon

endroit

une araignée se déplace au coin du plafond

des moucherons invisibles

des orties poussent contre la haie

je ne peux trouver la clef dans un tas

de cailloux et d’herbe

 

Didier Ayres


  • Vu: 555

A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

Lire tous les textes et articles de Didier Ayres


Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.