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James, Percival Everett (par Sandrine-Jeanne Ferron)

Ecrit par Jeanne Ferron-Veillard 16.01.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, L'Olivier (Seuil), Roman, USA

JAMES, Percival Everett, éditions de L’Olivier, 2024 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut, 283 pages.

Edition: L'Olivier (Seuil)

James, Percival Everett (par Sandrine-Jeanne Ferron)


As-tu lu le roman de Mark Twain, Les Aventures de Huckleberry Finn, paru à Londres en 1884 ?

Avant de lire James, tu dois savoir qu’il est la réponse de Percival Everett au livre de Mark Twain. L’hommage. La suite ou une recomposition, peut-être même un parti pris. La continuité d’une écriture, de 1884 à 2024. Le narrateur n’est plus l’enfant, Huck, le narrateur c’est Jim. Jim est l’esclave qui ose dire Je. Défier le langage.

L’attente constitue une grande partie de la vie d’un esclave, qui attend et attend qu’on le fasse attendre encore. On attend des ordres. De la nourriture. La fin des jours. La récompense chrétienne, juste et méritée, au bout du bout.

Au bout du fleuve, le Mississipi, c’est le bout du livre et son tracé qu’il faut suivre si tu ne veux perdre pied. Une voie entendue d’un bout à l’autre du pays, charriée par les eaux. Et les bords qui éructent ou déglutissent, ensevelissent quiconque ose les contrer. S’enfuir. La boue qui elle-même se voit contrainte de produire du poisson mais vois-tu, ici, le style n’a rien à voir avec ce genre de prose. Le film est intérieur, l’introspection géologique, rappelle-toi que Mark Twain détestait les fioritures, les effets de style comme autant de moulures creuses. Ça dilue le réel et ça se défait à la moindre traduction. Alors il faut revenir à la langue dans la gorge, la manière et le vocabulaire à faire entrer dans le cadre jusqu’au moment où la forme éclate. Et l’auteur élague. La langue, celle par laquelle il épure, celle qui assimile chacun des personnages, définit l’autre ou le dénie.

Si je voyais les mots, alors personne ne pouvait contrôler ces mots ni ce que j’en retirais. On ne pouvait même pas savoir si je les voyais seulement ou si je les lisais, si je me contentais de les déchiffrer ou si je les comprenais dans leur globalité. C’était une pratique absolument intime, absolument libre et, par conséquent, absolument subversive.

La langue, elle est dans la bouche de Jim, avant qu’il ne soit James, l’esclave qui s’exprime comme un esclave parce que c’est ainsi qu’il est défini en dehors. Mais Jim sait lire. Jim sait parler comme les Blancs, il a lu dans leurs bibliothèques, il a suivi la courbe des mots dans le désordre, il s’est accroché aux pages quitte à en perdre la vie au bout de la phrase. Celle qui ne lui appartient pas. La première fuite est celle de la langue. Manier une langue qui ne t’appartient pas, c’est être au bout de la corde. La langue est un vêtement qui irrite la peau, une cravate tel un nœud coulant, elle est une peau dont il est impensable de se défaire. De 1884 à 2024. Comme Mark Twain, Percival Everett tord la langue et te sature les yeux. Profusion de dialogues. Orthographe modifiée. Syntaxe déformée. Les mots s’agglutinent. Et comme pour les ouvrages de Mark Twain, tu salues ou tu déplores les traductions qui en ont été faites.

L’histoire collée à la page, c’est le gosse qui fuit son père et l’esclave condamné à l’errance. Rien d’enfantin, ni de burlesque ici, tous les deux sont des prisonniers. La ligne du fleuve donc, le fleuve comme matrice, celle qui enfante ou étouffe. Le fleuve rejette, impossible d’avancer en ligne droite. Une mise en abîme, un double-fond, c’est le risque que prend l’auteur. Écrire-lire. Le roman est le témoignage de Jim, l’histoire de James et le récit que les deux tentent d’écrire. Le rythme et le souffle que l’homme tente de reprendre entre le jour où il doit se cacher et la nuit où il faut avancer. Le terrain est plat et y avancer est laborieux, est-ce là l’intention de l’auteur, la faille dans le livre et dans la langue tel un rift, peut-être.

C’est douloureux de ne pas être emporté par un texte, de surcroît récompensé, tu te sens toi aussi comme un fugitif, la tête à peine au-dessus des flots.

Le temps resta suspendu, mais pendant une période excessivement longue.

Si tu rencontrais Pervical Everett, c’est la question que tu lui poserais. Et poursuivre, tel un cadavre exquis, l’exercice. Le livre. Le pouvoir d’une voix dont les racines sont dans le diaphragme. Jim est vivant. Et son incarnation sauve le livre.

Cela me peinait de penser que, sans un Blanc avec moi, sans un visage d’apparence blanc, je ne pouvais pas me déplacer sans risque dans la lumière du monde, mais me trouvais relégué dans les bois denses. Sans un Blanc pour me revendiquer comme sa propriété, il n’y avait aucune justification à ma présence, peut-être à mon existence.

Aux portes de la mort, c’est John Locke (1632-1704) qui vient le visiter et lui administrer les derniers sacrements. L’auteur est connu pour procéder ainsi, l’humour, voir le sarcasme, par lequel les paradoxes se défont, les lois humaines se disloquent. Ça minimise l’horreur. Sans rompre le texte, Jim passe du jour à la nuit, de vie à trépas, du réel à la magie parce que dans sa langue, la magie est le réel réécrit lorsque celui-ci est insupportable, lorsque le réel a été spolié. La vérité. La magie pour se réapproprier l’identité et la langue. C’est le sang dans le cercle, le cercle autour du feu, les visages derrière, les chants au-dessus et les danses qui l’alimentent. C’est le feu qui libère et les eaux qui déchirent. Devant, c’est le visage de James. Et la solitude de Jim qui tient l’ensemble. La vérité du livre. Parce que derrière la mort, ni enfer, ni paradis mais l’avènement des libertés individuelles et collectives. Peut-être.

Sous l’écorce de la vie, c’est encore la même histoire. De 1884 à 2024.

Heaven for the climate, hell for the company, Mark Twain.


Sandrine-Jeanne Ferron


J’ajoute. Séparés mais égaux. LES LOIS JIM CROW ont imposé et légalisé la ségrégation raciale dans les états du sud des États-Unis, de 1877 à 1964. Le terme de Jim Crow provient de la chanson Jump Jim Crow, composée et interprétée en 1832, par le dramaturge américain Thomas D. Rice (1808-1860). Il est particulièrement connu pour avoir popularisé ce personnage caricatural dans les années 1830, le visage et les mains noircis mimant les personnes noires de façon péjorative et dégradante.

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Percival Everett est né en 1956, à Fort Gordon, en Géorgie. Auteur américain prolifique et qualifié d’inclassable, il écrit des romans, des westerns, des polars, de la poésie, des essais, excellant dans la satire et la fiction philosophique. Il a publié plus d’une trentaine d’œuvres dont les thèmes majeurs sont les questions de race, d’identité et de langage, aux États-Unis. Il détient un Bachelor en philosophie, avec une mineure en biochimie, de l’Université de Miami et une maîtrise en fiction de l’université Brown. Il est professeur d’anglais à l’Université de Californie du Sud (USC), à Los Angeles.  Le succès de The Trees, en 2021, puis l’Oscar du meilleur scénario pour le film American Fiction, en 2023 (adapté de son roman Erasure, publié en 2001) lui ont offre une notoriété publique et internationale.

James a reçu le National Book Awards 2024 et le Prix Pulitzer de la fiction 2025.



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A propos du rédacteur

Jeanne Ferron-Veillard

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Jeanne Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.