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Itihasa, Aatish Taseer (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 23.09.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Asie, Roman

Itihasa, Aatish Taseer, traduit de l’anglais (Inde) par Claire Blanchaud, éditions Banyan, 2026, 532 pages, 24 euros

Itihasa, Aatish Taseer (par Patrick Abraham)

 

Le premier roman d’Aatish Taseer (né en 1980) traduit en français, Itihasa, séduira les amoureux des littératures indiennes mais pareillement tous ceux que les questions d’origine, d’identité et de récupération identitaire préoccupent. Le titre est explicité à deux reprises (p. 26 et p. 291) : itihāsa est la contraction d’une formule sanskrite, iti-ha-āsa,  signifiant « telles que furent les choses » ou « la façon dont les choses furent effectivement ». Elle désigne un genre poétique, dont le Mahābhārata et le Rāmāyana sont les modèles, que l’on rapprochera de nos épopées. Le titre anglais calque d’ailleurs ce syntagme : The Way Things Were. J’y reviendrai.

On repère deux personnages principaux, et deux temporalités. Skanda, dès l’incipit, étudiant en sanskrit à New York et qui a dépassé de quelques années la trentaine, apprend la mort de son père à Genève : Toby, éminent linguiste et sanskritiste, traducteur de littérature classique et raja du royaume d’opérette de Kalasuryaketu, lieu fictif comme le grand-duché de Gérolstein. Il se rend en Inde pour y rapatrier le corps du défunt et y accomplir les rites funéraires. Nous le suivons dans son périple et ses retrouvailles avec plusieurs membres de sa famille – à l’histoire compliquée comme toute famille romanesque qui se respecte !

Mais la narration nous fait aussi revenir, dans des chapitres alternés, sur la vie de Toby, depuis sa rencontre avec sa future épouse, la mère de Skanda, jusqu’à sa décision de quitter l’Inde après la destruction de la mosquée d’Ayodhya en décembre 1992. On pourrait presque parler de roman politique, mais sans lourdeur, le contenu n’étant pas séparable de la forme, dans la mesure où plusieurs dates de l’histoire récente du sous-continent marquent l’existence de Ghanashyama Mayuradhvaja Pashupati Rao (le vrai nom de Toby…) et découpent le récit : l’instauration de l’état d’urgence par Indira Gandhi (« la Sorcière ») en 1975, un an avant la naissance de Skanda ; l’assaut par l’armée du Temple d’Or sikh d’Amritsar en juin 1984, qui entraînera l’assassinat de la Première ministre le 31 octobre de la même année ; la destruction de la mosquée de Babri à Ayodhya enfin mentionnée plus haut.

Ces évènements violents ne jouent pas un rôle anodin puisqu’ils jalonnent la montée en puissance d’une idéologie de plus en plus radicale et exclusive. Toby et son fils sont sanskritistes, je l’ai précisé. Le brillant passé intellectuel de leur pays, par leurs travaux, est en permanence confronté au chaos et à la déliquescence de ce début de XXIᵉ siècle. Car Toby et Skanda, parce qu’ils sont sanskritistes justement, sont à leur manière des résistants – mais des résistants mélancoliques, dénués d’illusions. Ils refusent qu’un héritage millénaire, longtemps négligé ou méprisé par les élites anglicisées installées au pouvoir à Delhi, soit réduit à des slogans simplistes et opportunistes. Ce riche héritage, pour eux, mémoire vivante face au vide culturel contemporain, par son éclat, ne doit être enfermé dans aucun discours sectaire et falsificateur. Il est – et l’on retrouve ici le titre – « telles que furent les choses », dans sa singularité irréductible, son authenticité que rien n’épuise, son aura légendaire, sa lointaine proximité, éclairant certes et imprégnant le présent mais ne pouvant servir de caution aux dérives de celui-ci.

Pour rester lucides et vigilants face aux tensions et tentations identitaires, la lecture du roman d’Aatish Taseer, si elle n’est pas toujours facile, s’avère donc souhaitable. D’autant plus que le récit ouvre de profondes perspectives par sa structure, son érudition, ses références multiples (à Shakespeare, à Dostoïevski, à Proust, à Stephen Spender…) et surtout ses subtils jeux de miroir. On notera par exemple que le fils de Toby, à New York, traduit La Naissance de Kumāra de Kālidāsa (Kumārasambhava, IVᵉ-Vᵉ siècle ap. J.-C.), poème qui relate un épisode théogonique célèbre où Shiva, afin de vaincre l’asura Tāraka qui menace la stabilité de l’univers, et après avoir incinéré Kāma qui a interrompu sa méditation, s’unit à Pārvatī pour donner naissance au dieu de la guerre, de l’éternelle jeunesse et du savoir Kumāra (« le Garçon ») – que l’on appelle aussi Skanda (« Celui qui a été émis ») !

Piste féconde que, faute de place, je n’ai pu explorer, laissant à d’autres le plaisir de la défricher…


Patrick Abraham

Pondichéry, Inde

Septembre 2026


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