Il fallait que vous soyez tous là, François Laërte (par Murielle Compère-Demarcy)
Il fallait que vous soyez tous là, François Laërte, éditions Douro
L’odyssée intérieure des jouets, de l’enfance et de la transmission
Il existe des romans qui racontent une histoire, et d’autres qui ouvrent une chambre secrète de la mémoire. Il fallait que vous soyez tous là de François Laërte appartient à cette seconde catégorie. Roman profondément sensible et poétique, bien qu’il épouse pleinement la forme romanesque, il déploie un univers d’images, d’ambiances et de résonances intérieures qui happent immédiatement le lecteur.
Dès les premières pages, l’écriture se révèle immersive, visuelle, presque cinématographique. François Laërte possède l’art de faire surgir un décor comme on entrouvre une scène de théâtre obscurcie par la poussière du temps :
Les façades vétustes ruisselaient de crasse et d’humidité, et quelques enseignes lumineuses tentaient d’égayer encore un peu le décor. Un caviste qui avait fait fortune de la mélancolie ambiante, une laverie qui puait l’amidon et la solitude, un bar-tabac qui servait des piquettes austères et de l’oubli à la pression.
Et au milieu de tout ça, chez Beckenbau, dernière échoppe d’antiquités de la ville, plantée là telle une écharde dans la peau du quartier.
Sa façade n’était pas vraiment délabrée, mais elle semblait figée dans un temps qui n’existait plus. Au-dessus de la porte, une enseigne en lettres dorées, rongées par le temps : “Aux Trésors d’Hier”.
Un nom trop propre, trop poétique pour un tel endroit. Un mensonge poli.
Cette dernière phrase, percutante, annonce déjà tout le nuancier délicat des existences filées dans le roman. Nous entrons ici in medias res dans un décor pittoresque et original par un subtil zoom avant, tandis que transparaît déjà l’ambivalence fondamentale du « jouet », personnage central et spectral du livre.
Car l’axe du roman tourne autour d’une boutique de jouets anciens, Aux Trésors d’Hier, lieu fédérateur où les personnages renouent avec leur passé dans une mosaïque synesthésique de souvenirs, de rêves, de désillusions et d’espérances enfouies. L’exergue emprunté à Charles Eames est d’ailleurs particulièrement éclairant : « Les jouets ne sont pas aussi innocents qu’ils paraissent. Ils sont le prélude de sujets sérieux. »
Tout le roman de François Laërte se déploie à partir de cette intuition essentielle. Le jouet ancien n’y est jamais un simple objet nostalgique : il devient un seuil, un révélateur existentiel, un miroir intime. On pense alors naturellement à Roland Barthes et à ses Mythologies. Car chaque jouet transporte avec lui une mythologie personnelle. Chaque objet porte les traces silencieuses d’une époque, d’un désir, d’un manque ou d’un rêve interrompu. Le jouet devient ici le fil narratif autant qu’existentiel du roman.
Victor, personnage principal profondément attachant, apparaît d’ailleurs comme un être marginal, demeuré fidèle à son imaginaire intérieur :
Victor aimait s’inventer des histoires qu’il ne pouvait raconter à personne. Parce que qui aurait compris ? Les adultes auraient ri, l’auraient traité de rêveur (…) »
Et c’est précisément là que le roman touche à quelque chose de profondément universel. Victor possède encore une âme d’enfant. Cette part préservée de lui-même l’émerveille autant qu’elle l’inquiète. Car devenu père à son tour, il se demande s’il saura être à la hauteur de sa responsabilité paternelle : comment faire grandir un enfant lorsque l’on porte encore en soi une enfance intacte ?
Le roman devient alors une véritable odyssée intérieure. Une odyssée moderne faite d’allers-retours constants entre l’âge adulte et l’enfance, entre le présent et la mémoire, entre les responsabilités concrètes et les mondes imaginaires. À travers les jouets anciens, Victor retourne symboliquement à Ithaque. Et comme chez Homère, ce retour est aussi une quête identitaire.
Cette dimension poétique et merveilleuse traverse tout le livre. Ainsi, lorsqu’un train électrique entraîne Victor dans ses visions intérieures :
(…) Chaque train devenait une promesse. Un convoi de charbon l’emmenait au cœur de galeries souterraines où des hommes damnés aux mains ensanglantées creusaient la terre, leurs lanterneaux blafards oscillant dans l’obscurité des tunnels.
Un “Meccano géant” éparpillé sur des dizaines de plateformes roulantes allait devenir une grue capable de construire la plus grande tour du monde. Il y monterait peut-être un jour… Ou pas…
Nous sommes alors plongés dans l’univers enfantin du fantastique et du merveilleux, réintroduits dans le monde des possibles. François Laërte restitue admirablement cette capacité propre à l’enfance de transformer les objets en cosmogonies miniatures.
Autour de Victor gravitent également plusieurs figures marquantes, notamment Sophie et Beckenbau, le propriétaire de l’échoppe, personnage inoubliable « ressemblant à un bouquin qu’on aurait trop lu et jamais rangé ». François Laërte excelle à filer des métaphores puissantes qui donnent à ses personnages une densité immédiatement sensible :
Un type cabossé par la vie, un jouet qu’un gamin aurait abandonné dans le sable.
Ainsi, l’échoppe devient peu à peu un lieu de transmission, de partage et de réconciliation intime. Les visiteurs y déposent leurs souvenirs comme on déposerait des fragments de soi-même.
La scène du kaléidoscope résume d’ailleurs admirablement l’esprit du roman :
Sophie prit le kaléidoscope, méfiante, et le porta à son œil. Des éclats de couleur dansaient, se reflétaient à l’infini, composant une mosaïque vivante et imprévisible.
Cette mosaïque pourrait bien être celle de l’existence humaine elle-même.
Et peut-être est-ce là l’une des plus grandes réussites du livre : faire comprendre que le retour à l’enfance n’est jamais un simple mouvement nostalgique. Il s’agit d’un retour fondateur vers ce qui, en nous, continue de rêver, de trembler, d’imaginer malgré les désillusions du réel.
Comme Ulysse revenant à Ithaque, les personnages reviennent vers une mémoire originelle. Et tandis que Pénélope tisse et détisse sa tapisserie, François Laërte tisse quant à lui une toile sensible de souvenirs, de silences et de transmissions.
Au fond, ce roman parle aussi de littérature. Car qu’est-ce qu’écrire sinon revenir vers les traces de ce qui nous a construits ? Qu’est-ce qu’écrire sinon réécrire et revivre ce que nous avons déjà traversé, mais autrement ?
Il fallait que vous soyez tous là ouvre ainsi un espace rare : celui où l’imaginaire, la mémoire et le merveilleux permettent encore de réparer quelque chose du temps perdu.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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