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Il fait chaud à Tanger au printemps, Françoise Cohen (par Mona)

Ecrit par Mona 15.09.26 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Recensions, Roman, L'Harmattan

Il fait chaud à Tanger au printemps, Françoise Cohen, Editions L’Harmattan, avril 2026, 96 pages, 13 €

Edition: L'Harmattan

Il fait chaud à Tanger au printemps, Françoise Cohen (par Mona)

 

Françoise Cohen écrit des histoires d’ombres et d’âmes tourmentées et son dernier petit recueil de nouvelles possède une veine intimiste à caractère autobiographique. Le titre, Il fait chaud à Tanger au printemps, vient d’une phrase anodine prononcée par sa défunte mère. La narratrice, Francesca, porte le deuil d’une mère « passeuse d’histoires ». Hantée par une mystérieuse photo de sa famille maternelle prise à Tanger dans les années 40, elle décide de se faire conteuse à son tour. La transmission apparaît l’enjeu majeur du récit : s’inscrire dans la filiation « d’une famille de mémorialistes ou chroniqueurs de vie intime » et « offrir sa traversée du temps à ses descendants ».

Le « voile de tristesse » qui recouvre les cinq personnages présents sur le cliché sert d’élément déclencheur au récit. Cette « mélancolie couleur sépia » infuse délicatement tout le recueil rythmé par le leitmotiv de la perte. Le livre s’ouvre sous le signe de l’absence : « elle n’est plus ». Il manque la mère et, sur la photo, il manque aussi sa petite sœur morte en bas âge. L’expérience, à la fois familière et étrange, du deuil maternel renvoie à d’autres deuils jamais accomplis. Une faille mélancolique lézarde le bel édifice familial et la narratrice raconte ses tentatives pour retrouver les pièces manquantes du puzzle familial non sans un léger suspense (« un drame à venir et un drame passé sont ici en jeu. Le drame à venir, il n’est pas encore temps de le révéler »).

L’écriture simple et sensible fait vibrer le souvenir des absents. Françoise Cohen tisse un patchwork composé de récits et documents légués par la mère disparue, d’écrits des grands-parents, d’images et d’objets dans une « boite de Pandore » trouvée sur une bibliothèque. Le récit laisse libre cours au flux et reflux de la mémoire et convoque des fantômes. Une question existentielle affleure : comment affronter l’expérience douloureuse, à la fois exceptionnelle et banale, de la perte ?

La famille qui affirme haut et fort son identité française et son patriotisme (« notre famille française … notre famille juive française ») porte aussi en elle la douleur de la perte (« une famille itinérante donc, refoulée, exilée, intégrée, puis déracinée à nouveau ») : identité perdue des ancêtres juifs expulsés d’Espagne, exil à Salonique (à présent amputée de sa présence juive), puis Oran et la « brise parfumée » de Tanger, « paradis perdu » qu’il a fallu quitter pour ui rejoindre la France. La « fatigue existentielle » qui se lit sur les visages de la photo, c’est aussi celle du destin juif.

Mais l’humeur mélancolique qui émane de la photo a une histoire bien singulière. Françoise Cohen dessine un paysage contrasté empreint d’une humanité généreuse : le couple émouvant des grands-parents à côté du désastreux couple parental, une tante habile à relativiser les épreuves de la vie tandis que la mère reste engluée dans son malheur. Le récit évoque avec tendresse un monde disparu.

Le récit oscille entre le réel et l’imaginaire et glisse librement du « je » au « tu ». Ecrire, c’est se sentir libre, faire un pied de nez aux contraintes, libre comme sa mère, petite fille, qui dansait quand elle venait de recevoir une fessée. En filigrane apparaît la toute-puissance paternelle qui opprime même en rêve (« il y a cette sensation qu’une main géante appuie sur son corps et l’enfonce vers le sommier ») : grand-père sévère, père, redoutable « juge » ou « censeur », allusion à un système patriarcal où les épouses sont accablées par la vie domestique et la honte guette ceux qui n’ont pas d’héritier mâle. Être libre, c’est aussi savoir prendre des libertés avec l’héritage reçu : la tante Elsa se convertit au christianisme, la narratrice garde le souvenir ému des rituels de pensée magique de sa mère quand celle-ci déposait du sel sur le pas des portes mais n’adopte pas cette coutume.

La dernière nouvelle intitulée « Une famille au complet » clôt le récit sur un sentiment de complétude : l’ensemble forme à présent un tout cohérent non dénué d’une résonance psychique (« si le moi d’aujourd’hui avait pu rendre visite au moi d’hier et l’avertir de l’impermanence des choses »). Les personnages sur la photo resteront figés dans le temps (« les voilà figés à tout jamais dans cette pose ») mais la narratrice reconnaît que rien n’est immuable : les hommes meurent, leur trace demeure (« j’ai soudain la certitude que quelque chose d’Elsa et de Josefa est resté là, accroché à la grille noire en fer forgé »). L’immuable et l’impermanence se complètent et le chemin d’une harmonie nouvelle s’ouvre, à distance de la nostalgie.

Dans ses lettres sur le deuil, le poète autrichien Rainer Maria Rilke réconfortait une amie de la perte d’un être cher : « sa vie est passée dans la vôtre ». Françoise Cohen témoigne de l’empreinte indélébile d’une mère qui n’est plus, tout en affirmant sa propre identité de conteuse.


Mona


Françoise Cohen a fait des études de Lettres à Henri IV et à la Sorbonne. Après un passage par l’édition et la traduction (Hachette), elle devient lectrice pour la Revue Rue Saint Ambroise. Au cours de ses douze années passées en Argentine, elle a publié trois ouvrages en espagnol. Elle rédige également une biographie pour le livre d’artiste, Emilio Trad (éditions Snoeck, 2007), et deux recueils de nouvelles : Ana-Chroniques de la nuit et du jour et L’empreinte volée, aux éditions Tituli.


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A propos du rédacteur

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Mona Guyot (pseudonyme Mona) née à Paris, ancienne élève de l'Ecole du spectacle, ex-comédienne du théâtre Roland Pilain,

Liseuse à voix haute au sein de l'association des Mots Parleurs  (participation à des lectures poétiques en milieu associatif et Festivals : Mots Dits Mots Lus, Mots à croquer...) et enseignante.