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Hermione, Hilda Doolittle (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 29.02.24 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Hermione, Hilda Doolittle, éd. des femmes-Antoinette Fouque, janvier 2024, trad. anglais (États-Unis) Claire Malroux, 288 pages, 9 €

Edition: Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Hermione, Hilda Doolittle (par Yasmina Mahdi)

La double

II

Dans ce texte daté de 1927, H.D. est tout juste sortie de l’université. Ici, elle se dédouble en Her Gart, en Hermione – un être mythologique, fille de Ménélas et d’Hélène, également reine de Sicile, héroïne persécutée par son époux dans Le Conte d’hiver. Notons l’admirable traduction de Claire Malroux (nommée au grade de Chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur).

Hilda Doolittle questionne la nébuleuse partie d’elle-même, elle, l’anticonformiste, la double. Elle donne ici une nouvelle interprétation de l’espace confiné de la famille, un « sanctuaire », un territoire social dense, habité dans la durabilité mais dont les différences entre les membres rendent opaques les relations de proximité. H. Doolittle tente de s’en affranchir pour se libérer de sa sujétion. Son double, Hermione, refait le tour de la demeure des Gart, la décrivant au moyen d’infimes détails :

« Her avança en posant les pieds avec précision sur les carreaux, souvenir d’un jeu d’enfant. Son pied était juste un peu trop grand pour un carreau. Il avait d’abord été trop petit pour le large carreau, avait grandi, n’avait presque plus tenu dans le carreau ». Elle retrace, redéfinit son enfance, en énumère les signes à l’aide d’un dispositif scénique sensible.

Hermione avance en tâtonnant dans les décombres de sa mémoire, commémorant les parents défunts, les lieux disparus, les moments où « Les paroles se succédaient sans fin dans l’obscurité du coin sombre, à peine éclairé par une fenêtre à l’étage, [quand] une aile géante effaçait un triangle de lumière visible sur la dernière colonne, à l’autre bout de la véranda ». L’autrice et son double reportent les dialogues des absents, empruntant tour à tour leur identité, les épinglant dans un album tels des papillons sous vitrine, dans un étalage d’entomologiste. Alors, les souvenirs affluent, déferlent de la pénombre à la lumière, compacts comme des « nuées d’insectes ». Par exemple, H.D. s’attarde sur une note fragile : « Un papillon était la cause de cet énorme nuage qui assombrissait l’arête de la lumière, nettement découpée à l’autre extrémité de la véranda ». Les meubles craquent, les fantômes se matérialisent mais H.D./Hermione les affronte : « J’ai à lutter, à lutter toute seule contre l’habituel flux des vagues et tous les courants et contre-courants, ce n’est pas juste ».

À travers une intéressante définition de ce qu’est la jeune fille américaine (et ce à quoi elle est destinée), au regard de sa récente émancipation, l’on perçoit des influences littéraires féministes – l’ironie teintée d’angoisse de l’aînée britannique, Jane Austen, ainsi que l’abolition du temps romanesque au profit du temps affectif de la contemporaine d’H.D., Virginia Woolf ; des visions mouvantes et fantasmagoriques à la Lewis Carroll : « Un visage se détachait des gens groupés comme des tasses (…) Des bouts de parquets s’enfonçaient (…) De l’autre côté de la table, tournant le dos au petit miroir un peu bombé (…) se trouvait la créature qui faisait ainsi chavirer le sol sous ses pieds et fuir le mur à l’infini au-dessus d’elle ». Une tension délétère envahit les conversations en arborescence de la famille. Le domicile des Gart est encastré dans un labyrinthe sylvestre, où la mousse s’étend partout, recouvrant les images qui se décomposent : (…) « et la forêt étend son ombre partout, il y a des franges de mousse autour du cadre vermoulu du tableau, au-dessus de la petite table, des franges vermoulues, de la mousse autour de la coupe ornée d’une grappe de raisin et d’une feuille de vigne (…) ». La voix d’Hermione se duplique, polyphonique, « une voix d’abeille dans une fleur », bourdonnante. Chez la poétesse et romancière, tout fait sens et tout est disruptif.

Tel Argos aux cent yeux, Hermione scrute et consigne les attitudes et les échanges entre femmes, mère, fille, belle-fille, amies, George (Ezra Pound ?), et elle. « Des yeux étincelaient à travers l’espace, à travers des abîmes, à travers des vallées et des collines. Des yeux regardaient fixement Her Gart, des yeux captaient le regard d’yeux d’un bleu nébuleux qui se levaient au-dessus d’eaux gelées (…) ». L’œil est ici un acteur à part entière, il émane d’une perception spirituelle et intellectuelle. Les yeux d’Hermione se délivrent du regard des autres tout en partageant l’attitude du « regardant », ou même, le fait d’être soumise au regard d’autrui, de se glisser dans la peau du « regardé ». Et dans ce présent fugace, en un éclair, Hermione saisit « l’instant [où] perçaient des souvenirs pourpres jacinthes dans la neige, pourpres cyclamens perçus à travers l’avide lave destructrice. Sur les pentes du Vésuve, de tels souvenirs flamboient, cyclamens ou jacinthes ». Ce trop perçu d’une telle intensité, cette réalité brodée en fils incandescents, H.D. nous les déploie, et c’est très beau.

 

Yasmina Mahdi



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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.