Griffes 35 (par Alain Faurieux)
La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel. 2026. Gallimard.320 p. 21,50 €
Bravo à Haenel. Qui a su comment entasser autant d’ouvrages différents dans un si petit volume. Un vrai livre de rentrée littéraire. Qui vise sûrement un prix. Le Goncourt est même cité. Un livre qui réussit à associer l’autofiction si chère à un petit monde parisien et la poésie, le roman (car Haenel est quand même loin de ce personnage, ou du moins on l'espère) et le constat social, le témoignage et l’appel politique, l’ode à la littérature et l’hommage aux pauvres profs. J'arrête de plaisanter : la chose est horrible. À la fois boursouflée et maigrichonne, larmoyante et écœurante. Notre auteur en fait trop. Trop de tout. Dans la forme, dans le fond. Le titre aurait dû nous alerter, grandiloquent et surtout vide. Il suffit de voir la couverture : l'infini est juste au bout de la jetée., sous les baskets d’un prof anonyme à tête d’IA. Une composition déséquilibrée : deux tiers sur ses premières années d’enseignement, puis une coda (amour, chute, rédemption) façon Led Zeppelin : en trop. Le style de Yannick reflète ses aller-retours émotifs légèrement psychotiques. Du descriptif bienveillant, phrases nettes, objectives, au cordeau, pour les scènes au collège. Qui s'accélère lors des moments clés (que des petites phrases très meta nous avaient fait espérer). Et se brouille si l’alcool est présent. Un truc pratique pour la narration l'alcool. On peut insérer plein d’images confuses, prophétiser sans peine. Les passages “poétiques “ (Nerval, Rimbaud et autres sont abondamment interpellés) sont presque des pastiches. Mais rassurez-vous, c’est involontaire. « Je revois la lumière d’été où flottait de la poussière : une douceur orange vibre dans l’air pour toujours. Il arrive qu’on rencontre une clairière : le désir y miroite avec clarté, le plaisir y scintille en fines particules. J’ai eu la certitude qu’il ferait bon vivre ici : j’aspirais à la douceur du temps, celle des après-midis suspendus, celle des soirs nuancés. ». L’intrigue principale, comme dans un petit polar eighties (zut, nous commençons au début des nineties), a besoin d'être renforcée par des affluents secondaires. Nous avons donc le prof et ses déboires de prof, mais aussi son alter ego l'écrivain, et puis ses amours. Les trois étant bien sûr, dans une grande tradition classico-nombrilistique, notre AUTEUR. Le côté amour m’a beaucoup fait penser à Mélissa Da Costa : c’est facile, gentil et il y a des coups de théâtre. C’est l’amooouuur. L’aspect littérature et c’est normal dira le jury, est bien sûr indomptable, imprévisible. (Ne me parlez plus jamais du Zohar, je sors d’indigestion). Notre homme est promis à l’écriture. Tout l’y destine, la lumière sur les feuilles, les gouttes d’eau, c’est écrit. Par lui, dans son livre. Et puis ce symbole du vase brisé ! Mieux que le fil rouge d’un Prime Time TF1. Le produit fini est donc insupportable, Ni hommage aux profs (ouf !), ni lettre d'amour aux femmes de sa vie, ni remerciements à la littérature. Juste une nunucherie hors normes (la scène d’emportement social-démocrate lors d’une soirée est...gênante.)
Il aura peut-être un prix. Qui sait ?
Tuer le vieux, Daria Marx. Flammarion. 160p. 18€

C’est la rentrée ! Je me suis donc précipité sur Tuer le vieux. Parce qu'on dirait le titre d’un vieux fleuve noir. Ou pour régler des comptes avec Daniel Guichard. Ou après avoir lu des accroches comme ”le livre-choc qu’il faut avoir lu”. Ou peut être juste parce que la couverture m’avait plu. Première difficulté, apparue très vite, c’est un petit livre dont il va être difficile de dire du mal. Pas parce qu'il n’est pas si mauvais que ça. Mais pour ne pas tirer sur une ambulance. Ou être soupçonné d’avoir tiré sur. Je croyais la mode de l’auto-fiction en déclin. Que nenni. En voici un bel exemple. Mais ce n’est pas tout. Nous pénétrons le territoire des veaux sacrés, ils gambadent joyeusement, confondent la rentrée littéraire et un doux printemps à l’herbage. Comment en effet juger sévèrement un tel livre sans soupçon de soutien soixante-huitard à l'inceste, sans accusation de grossophobie.
Comment ne pas confondre la protagoniste et l’auteur, cette histoire et la réalité ? Et c’est là la trappe, le piège à incroyants : dire que le livre-choc de la rentrée est un roman de gare recyclé à la truelle nouveaux rebelles sera blasphème, crachat dans la soupe, voire fascisme larvé. Le propos est louable, la colère salutaire, tout ici sonne vécu, vrai, viscéral. Vachement lourd. Une victime d’inceste, après des années d'amnésie rétrograde, de combats contre son propre corps, d'impossibilité à être elle-même se prépare à porter plainte. Rendez-vous annulé par manque d’effectifs, de l’ironie à la tragédie elle ira tuer le vieux. Là-bas dans le sud-ouest où les radios diffusent de l’espagnol. Je laisse la fin en suspense. Pour ne pas être trop méchant. Ça c’est “l’histoire”. Qu’en est-il du livre ? Du fait d'écrire pour, à travers la fiction, donner à tous un moyen d'appréhender la réalité, de comprendre le monde ? Et bien notre auteure fait exactement l’inverse : elle prend SA réalité à bras le corps et en fait une fiction. Pourquoi pas, c’est son droit, son choix. C’est sans doute même nécessaire. Pour elle, pour d’autres, pour beaucoup. Est-ce pour autant un (bon) livre ? Quelques mots très crus, la volonté de ne pas épargner au lecteur des souvenirs “gênants” camouflent en fait la banalité affreuse des phrases, les liaisons enfantines, le rythme basé uniquement sur une ponctuation mécanique. Des mots “grossiers” ? Pauvre auteure, cela fait presque d’un siècle que l’on a lu plus hard. Des jeunesses gâchées dans les drogues et le sexe ? C’est une plaisanterie ou une totale méconnaissance de siècles de littérature ? Et nous voici donc avec une bluette moderne (néo-post-moderne ?) aux relents 70s. Finale banlieue et escaliers puants, voyage en train, chien édenté. Alcoolisme et retour sur les lieux du crime. J’ai presque senti dans ces pages neuves l’odeur un poussiéreuse, un peu acide, des thrillers légèrement scandaleux écrits à la chaîne. Les livres-choc ne sont plus ce qu’ils étaient.
Alain Faurieux
- Vu: 248

