Griffes 34 (par Alain Faurieux)
La légende. Boualem Sansal, Grasset.2026, 252 p. 22€
J’avais plutôt détesté « Vivre… », que j’avais trouvé tout à la fois ringard, réac, médiocre et déjà lu cent fois. Une sorte de sous-Barjavel avec plus d’un demi-siècle de retard. Mais je l’avais lu au mauvais moment. Avant qu’un gouvernement pourrissant sur pied décide qu’un auteur ça se jette en prison, ça s’utilise pour régler des comptes avec la France, ça se piétine pour avoir l’air fort. Difficile donc de lire La Légende comme s’il s’agissait là d’un livre ”comme un autre”. Première certitude : c’est à des années-lumière du Journal d’un Prisonnier du petit Nicolas S. C’est un vrai livre. Mais un livre plutôt mauvais. Des lourdeurs, voire des erreurs dues à un manque de relecture certain (auteur, éditeur ?), sans doute aussi à une écriture trop rapide. 40 jours nous dit l'éditeur. Bancal, sans objectif réel, sans noyau. La construction est problématique : ni vraiment chronologique ni vraiment thématique. Procès, emprisonnement, appel, visites, comité de soutien, départ vers l’Allemagne, Paris …tout s’entasse, tout se vaut. Non pas comme le portrait d‘un homme face à des forces qui le dépassent, ou un auteur utilisé comme bouc émissaire. Non, juste des pages, blocs, chapitres jetés là sans grand soin, par un homme désabusé, fatigué.
Pourtant on trouve ça et là des moments de grâce. Des portraits sortent de la grisaille, nous font oublier cet ego quelque peu gênant. Un gardien, un codétenu, une promenade et la plume de Sansal (re)trouve une humanité bienvenue. Et puis il y a l’absurde comme logique. Sans pudeur, sans espoir. Rituels, espoirs, ombres et prières. Dans certaines pages la voix de Sansal, presque son murmure, nous englue dans un univers terrifiant. Mais tellement peu de pages. Alternent des passages d’une lourdeur tout aussi terrifiante, des flashback larmoyants, des monologues plombés, des envolées d’auto-mythification tristement marquées par l’absence totale de style, d’ironie ou d’humour. Avouons qu‘il faut un sacré culot pour, dans une page où l’antienne fait intervenir Hugo, Zola, Havel, Soljenitsyne, Rushdie, écrire sans broncher les mots : « Je ne me compare à aucune des grandes victimes… ». Ce petit livre est également, malheureusement, à des années-lumière de « J’écris l’Illiade » de Pierre Michon, auquel font penser (de très loin) les pages finales. Le retour du guerrier en son palais, la mise à mort des prétendants, le vieux chien…mais c’est juste un appartement prêté /repris, des salonnards égratignés, un vieux monsieur à a plume bien légère. Une fin indigne, perdue en règlements de comptes risibles. Les bougonnements d'un Céline remâchant sa longe. Victime universelle.
Et si Boualem Sansal s’était contenté d’écrire Le Journal d’un Prisonnier ? Pas une légende. Un journal. Un bon sang de journal.
Conque. Perrine Tripier. Gallimard,2026. 288p. 9,20€

Malgré la couverture hideuse, j’ai choisi ce livre pour son auteure. Une sorte de capital sympathie. Très court, très vite lu, dans un sentiment de déjà-vu difficile à écarter. Une rencontre improbable entre Jacque Abeille et Cécile Coulon. Une écriture plus que compétente, un cœur à la bonne place, une volonté de s'écarter du nombrilisme contemporain. Tout semble bien, posé ainsi. Un livre différent, un livre que l’on a envie d'aimer. Et je suis resté en dehors. Totalement, définitivement. De Coulon on retrouve les boursouflures, la poésie de boutiques de souvenirs aux pieds des dunes, les comparaisons suffisamment bancales pour que l’on hoche la tête en se disant que c’est sûrement fait exprès, mais pourquoi ?
“C’était un homme doux et coulant. Ses épaules ruisselaient jusqu’à terre, empesées par beaucoup d’intelligence et d’humilité.” Une pièce sans fenêtres au soir voit le soleil l'éclairer le matin...par une fenêtre. La focalisation joue un rôle surprenant, le “Elle” glisse au ”on”, qui laisse subrepticement venir un ”nous”. A contresens d’un personnage principal de moins en moins inclus dans le consensus d’une société qui désire s’aveugler. Nous accompagne dans ce labyrinthe un subtil jeu sur les temps : le temps principal de la narration est le passé, et des irruptions du passé s’y font au présent. Ou encore de surprenants conditionnels présents. D’abeille nous retrouvons une atmosphère onirique, un monde dont la réalité n’est pas nôtre. Mais là où Abeille construit un univers cohérent, tout en restant irrémédiablement autre, face éclairée d’un monde occulte, Perrier reste dans le décor de théâtre. Son monde n’est pas tellement différent que montages et trompe l'œil. Ses croquis moyenâgeux (empereur, peaux de bêtes et banquets), sa topographie soigneusement, laborieusement vague (dune, basse ville), sont contredits par les irruptions d’une banalité touristique (Venise, bulldozers). Ni nôtre, ni autre, son monde n’est que façade. Sans doute parce que tout le volume, plutôt qu'être œuvre autonome, expression littéraire, n’est qu’intention et prétexte. La force de l’imaginaire, ces guerriers fondateurs au secret ignoble, cet empereur aux masques imbriqués, ne sont finalement que les porte-parole d’un consensus partagé par la plupart des produits-livres actuels. Un énième combat contre une patriarchie honnie. Ce n'’est pas que le message soit néfaste, ou hypocrite, ou inutile. C'est simplement que je n’ai pas eu l’impression de lire un roman, une œuvre de fiction. Juste un autre appel digne d’un collectif de bonnes intentions, édito allongé à la sauce surréaliste. Petite sauce. Si je n’avais pas autant l'expression en horreur, j'utiliserais presque “politiquement correct”. Aucune rébellion ici, aucune cassure, aucune création. Une variation mineure. Le lecteur doit-il vraiment associer la dernière image du personnage principal à l’auteur ? Une volonté réduite au silence. Un abandon au pouvoir ? Est-ce vraiment ce que voulait Perrier ?
A lire en écoutant un vieux Genesis. Trespass par exemple, avec sa pochette gentiment kitsch et ses grandes envolées tout aussi creuses que fakes. Mais sympa.
Alain Faurieux.
Notules biographiques :
Boualem Sansal : Auteur franco-algérien, Grand prix de l'Académie Française. Emprisonné en 2024, condamné en 2025 puis gracié par le gouvernement Algérien la même année.
Perrine Tripier : originaire du Limousin, professeur de lettres. Conque est son second roman. Le troisième devrait arriver en librairies en 2027.
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