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Et si les chats disparaissaient du monde…, Genki Kawamura (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 16.03.26 dans La Une Livres, Japon, Les Livres, Critiques, Roman, Pocket

Et si les chats disparaissaient du monde…, Genki Kawamura, trad. du japonais par Diane Durocher, Pocket, 176 pages, 2018, 7,40 €

Edition: Pocket

Et si les chats disparaissaient du monde…, Genki Kawamura (par Didier Smal)

 

Il a fallu toute la persuasion d’une jeune amie pour ouvrir ce roman qui a été un phénomène éditorial au Japon (un million d’exemplaires vendus) lors de sa publication, et a été traduit en plusieurs langues avec le même succès, ne fût-ce que parce que la description ci-avant contient au moins deux préjugés personnels difficiles à surmonter. Qu’à cela ne tienne ; après une tractation du plus bel allant littéraire et amical à la fois (« Je lis ton livre si tu en lis un à moi »), Et si les chats disparaissaient du monde… fait l’objet d’une lecture attentive. Et ce n’est pas du tout ce qui était attendu, de la part d’un romancier originaire du pays où les chats sont rois, peut-être parce que ce pays est à la pointe de la perte du contact humain et qu’on y a créé des bars à chats destinés à remplacer ce qui a disparu dans les méandres technologiques : l’humain.

On serait en bon droit de s’attendre à un récit mièvre sur l’importance des chats dans nos vies modernes (nonobstant le fait que ce sont des hyper-prédateurs capables de détruire une faune endémique en quelques années) – et il n’en est rien.

Il s’agit dans les faits d’une réflexion assez subtile et pourtant légère, loin d’être indigeste, sur ce qui compte dans nos vies, et comment l’absence de certains objets ou certaines notions, ou les eux à la fois, influence réellement ces vies.

L’idée de base est très simple : le narrateur, âgé de trente ans, apprend de son médecin qu’il n’a plus que quelques semaines à vivre ; se présente à lui le Diable, sous une forme de miroir inversé assez intelligemment trouvée par l’auteur, qui lui propose un marché auquel il est difficile de résister : un jour de vie supplémentaire en échange de la suppression d’une chose sur la Terre. C’est un marché de dupe, bien sûr, mais le narrateur l’accepte, et choisit de faire successivement disparaître trois choses : les téléphones, les films et les montres. Chacun des chapitres consacrés à ces trois disparitions contient des considérations que l’intellectuel renfrogné tiendra pour nulles, superficielles, vaines – laissons-le à son amertume, et jouissons de la simplicité de réflexions basiques mais pourtant bonnes à rappeler, sur nos dépendances diverses, surtout celles que nous nous créons – ainsi que sur l’utilité absolue de ces ajouts à nos vies, puisque nous les avons créés et choisis. Puis lisons ce récit comme nous laissons pénétrer en nous la brièveté des haïkaïs de Basho ou l’efficace et simple philosophie contenue dans les meilleurs films signés Miyazzaki – d’ailleurs, on fera remarquer que Kawamura a produit deux merveilles du genre, Les Enfants loups, Ame et Yuki et Le Garçon et la Bête.

En cours de récit, qui est en fait une longue lettre adressée à son père, le narrateur dresse ainsi l’inévitable « liste des dix choses à faire absolument avant de mourir », pour se rendre compte qu’elle est impossible, puisqu’elle demande du temps – l’amour en demande, énormément, et de la présence. Il se retourne aussi vers son passé, ses échecs et ses réussites, sa famille, son premier grand amour – tout ce qui occupe au fond nos esprits. Ici, le lecteur bougon a abandonné tout espoir de trouver le moindre intérêt à Et si les chats… ; il a raison, ce livre est sans le moindre intérêt, comme tout ce qui occupe nos jours, et c’est cela qui le rend précieux. Car il incite à réfléchir, à doucement méditer – par exemple, qui pourrait répondre à la question suivante : quel ultime film voir avant de mourir ? Et donc, lequel pourrait valoir de vivre ? Réponse ici suggérée : Les Feux de la rampe, au fil d’un chapitre qui dit avec tendresse notre rapport au cinéma.

On reste allusif quant au contenu du reste du roman, qui est à la fois préparation à la mort et réconciliation avec la vie, car ce serait en gâcher la lecture – il tient sur si peu de choses, qui toutes pourraient disparaître d’un souffle, que dévoiler l’une d’entre elles, c’est démailler tout ce bref récit, lui faire perdre son goût de lucioles entraperçues un soir de juin, au calme. Rien de bien profond, rien de bien neuf – « que du convenu », bougonne le lecteur intellectuel – et donc que de l’essentiel, comme un rappel que nous ne lisons pas toujours pour nourrir notre intellect, mais aussi, parfois, pour réajuster nos émotions. Comme nous le ferons peut-être le jour où nous aurons à lâcher prise.


Didier Smal


Genki Kawamura (1979) est un réalisateur, producteur et scénariste japonais ; il est aussi auteur de mangas et a écrit deux romans, tous deux traduits en français.

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A propos du rédacteur

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.