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Elena Ferrante, A la recherche de L’Amie prodigieuse, Salomon Malka (par Jeanne Ferron Veillard)

Ecrit par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard le 10.05.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Elena Ferrante, A la recherche de L’Amie prodigieuse, Salomon Malka, éditions Ecriture, février 2022, 228 pages, 18 €

Elena Ferrante, A la recherche de L’Amie prodigieuse, Salomon Malka (par Jeanne Ferron Veillard)

 

Elena Ferrante. Répétez-le tel un mantra et songez un instant à quel point un nom, qu’il soit fictif ou réel, créé de toute pièce ou incarné, peut générer autant de commentaires, d’articles, de pages sur internet. D’échos. Songez un instant à sa musique. À ses livres que vous aurez lus, ou peut-être pas, aimés ou pas, là n’est pas la question.

A-t-on le droit de malmener la volonté d’une auteure de disparaître au profit de son œuvre ou de se cacher derrière, de créer la distance, ce livre-enquête questionne l’identité d’une œuvre liée, ou pas, à celle d’une auteure. Elena Ferrante. Formidable inconnue qui dissèque les relations humaines, les autopsie, les instille entre Naples et l’Italie, Naples ce n’est pas l’Italie. Livre-enquête sans plan véritable, Salomon Malka s’ingénue à retrouver un à un les personnages des romans d’Elena Ferrante, à les faire sortir des pages pour les animer à nouveau, une sorte d’ancrage passant du noir et blanc à la couleur.

Il faut savoir lire dans la main de l’auteure, regarder le moindre indice entre ses lignes plutôt que fouiller ses poubelles, ce sera ici la démarche du journaliste. Traquer le lien entre l’auteure et son œuvre, la part de l’une et de l’autre. Certains prétendent que c’est un collectif. Affaire à suivre. Trouver la justesse d’une démarche dans un livre, dans tous les livres d’une auteure, entre les personnages, les lieux, les évènements et la fresque historique. Il s’agit non moins de savoir que de comprendre la matrice d’une œuvre, œuvre au féminin et au masculin. Pourquoi ? Pourquoi un tel succès ? Est-ce en raison de l’anonymat (et non pas seulement du pseudonyme) ? Quel est la part du sacré et du sacrilège ?

Elena Ferrante. 15 millions de lecteurs, en 42 langues, 2300 pages consacrées à l’amitié entre deux femmes de six à soixante-dix ans pour la saga de L’Amie prodigieuse, un quartier pauvre en couleur sépia, la vie dans sa quotidienneté, sa violence et sa banalité. Des milliards de détails, des milliards de mots pour simultanément mettre à distance et mettre en vie, c’est-à-dire être au plus près du réel. Et plus encore, être la femme dans ses absolues détresses. La mère, la fille. Et toutes les possibilités d’une femme lorsqu’elle irradie, lorsqu’elle naît d’elle-même.

« Écrit-on au plus près de son arbre ou au contraire le plus loin de soi ? L’inspiration, est-ce un magma de choses vécues, de récits transmis, de bouts de dialogues saisis au vol, de sensations partagées qui, pour peu que le souffle créateur soit là, arrive à raccorder l’ensemble des mailles du récit qui s’écrit dès lors par miracle ? ».

Elsa Morante, Erri De Luca, Elena Ferrante. L’écriture par fragments comme autant de staccatos sur la corde volés au réel et mis bout à bout pour prolonger le fil ou retrouver l’itinéraire. Erri De Luca écrit ainsi, « il écrit comme il est » mais non, ce n’est pas lui qui écrit derrière Elena Ferrante. Le même Naples, certes mais pas tout à fait. Central ou en périphérie, ce sont deux visions du plain-pied et de l’écriture. Peut-être la volonté commune d’être en sécurité entre les mots. L’écriture ne sauve pas, elle protège. Elle confronte. Elle amplifie. Nous ne choisissons pas un sujet, le sujet nous appelle. L’appel, Salomon Malka le reçoit lors d’un dîner, puis lors de la lecture du dernier livre d’Elena Ferrante, I margini e il dettato, mis en mouvement par le Covid. Nous pourrions lui reprocher de rouvrir la boîte de Pandore mais point son honnêteté et la rigueur de son travail. Son livre-enquête prend forme entre confinement et couvre-feu. Statique et mobile. Il lit toutes les lettres qu’Elena Ferrante échange avec les éditeurs entre 1991 et 2016, ce qu’elle dit d’elle, des objets avec lesquels elle écrit. Être anonyme, être cachée, être réelle, être vivante. Éternelle dichotomie entre fiction et réalité, nous devrions préciser plutôt, entre vérité et réalité.

Qui de l’auteure, ou des mots, met en scène ? Comment se fabrique un mythe et au sein d’un autre mythe et ainsi de suite pour le multiplier ? Est-ce l’auteure qui en a le pouvoir, sont-ce les mots ou n’est-ce là qu’une question de sentiment ?

Pour ensuite tout effacer. Disparaître. Se volatiliser. Se diviser en dispersant les mots comme autant d’atomes d’elle-même qu’elle fragmente à son tour. Dissoudre la moindre parcelle d’elle ou se confondre entre ses personnages. Les piliers et les éléments d’une œuvre. La disparition, l’effacement, la mort, le rejet, l’abandon, la transmission, les limites, les interdits, le mensonge, ici les thématiques ferrantiennes. Ses obsessions et ses manies. Les objets aussi. Les poupées qu’en bon écrivain elle sait récupérer à la fin du livre, un objet évoqué est comme une porte ouverte qui doit être refermée sinon gare aux courants d’air. Les vêtements. Elle travaille son point comme une dentellière et les tissus, elle les connaît et elle sait de quoi elle parle. Les détails mais également les contours qu’elle estompe. Le quartier, la guerre avant l’intrigue de la saga L’Amie prodigieuse. L’Avant.

Elena Ferrante est un « Banksy littéraire » dont le motif se tient en équilibre, déséquilibre d’ailleurs entre l’anonymat de celui qui produit et celui qui regarde. L’anonymat dans un monde où justement plus aucun visage ne l’est, photos, actes, engagements, métiers, liens de parenté, délits, sexualité, genre, gènes, adresses, coordonnées, etc. des milliards de données démultipliées pour nourrir le plus grand nombre. Salomon Malka s’interroge quant au succès de l’écrit, est-il dû à l’anonymat puis à sa mise en scène ?

Elena Ferrante. Vous y entendez la profusion des rumeurs. Est-ce le tandem Anita Raja et Domenico Starnone tel le couple Simone de Beauvoir/Jean-Paul Sartre, et/ou le couple Sandro et Sandra Ferri, créateur de la maison d’édition E/O, et/ou un collectif ? Salomon Milka interpelle la tradition renouvelée du pseudonyme, le bouleversement du droit d’auteur et de la propriété de l’écrit. Ne pas connaître l’auteure et agir sous un nom d’emprunt, Elena Ferrante cumule les deux, homme ou femme ou les deux. Elena Ferrante est une réflexion sur ce que signifie écrire, écrire une ou un œuvre, son devenir et ses appartenances, ce que l’auteure lui doit et ne lui doit pas. L’auteure n’a pas à l’expliquer au risque de voir disparaître son œuvre, de se voir disparaître. Décrire, nommer. Elena Ferrante manie la langue, manie Naples et sa langue au risque qu’elle explose. Naples comme une entaille, entre un voyage de noces et le dernier voyage, celui dont on ne revient jamais ou dont on ne revient jamais indemne. Le dernier voyage avant la rupture. Un style entre distanciation et hypersensibilité, imprégnation totale et absence créant entre autres cette singularité tant plébiscitée, cette lumière nimbée, floutée ou poussiéreuse, irréelle bien sûr. Est-ce là la marque d’une seule main ou d’une écriture à quatre mains ou la signature bien réelle d’une auteure ?

Écrire pour aller au cœur du réel, percer son noyau et s’en éloigner ensuite, au plus vite trouver la juste distance au risque d’en mourir. Identité littéraire, identité civile, identité biographique et les ruptures entre. Salomon Malka, lui, se refuse à l’épluchage des feuilles d’impôts, il désire rester sur l’œuvre, guetter le moindre mouvement les yeux rivés sur les moindres méandres. Les reliefs, les tessitures, les trames, les scènes, les costumes, les personnages, les lieux, les ruptures de rythme. Susciter des entretiens, recouper des informations, il investigue. Le danger du biais ou de la surinterprétation, il est lui-même son propre critique, il n’est pas dupe de ses redites, de ses informations décousues, des transitions entre chapitres parfois abruptes. Son enquête est dynamique, explorant les autres écrivains qui, par timidité ou orgueil ou toute autre raison qui leur appartiennent ont œuvré sous anonymat, pseudonyme, orchestrant leur vie ou leur mort. Romain Gary, Kundera, Gogol, Salinger, Tolstoï. Salomon Malka donne voix au journaliste Claudio Gatti et le réhabilite en quelque sorte. Claudio Gatti avait retracé le passé d’Anita Raja, incitant à réfléchir sur l’histoire, ses implications, ses ramifications avec les personnages des livres et notamment ceux de L’Amie prodigieuse. Affaire à suivre donc.

Comprendre les livres pour saisir l’auteure ou la vie et l’histoire de l’auteure pour mieux appréhender son œuvre, dilemme. Ou la question de la distance à partir de laquelle nous percevons, nous ne percevons plus. La clef, Salomon Malka la donne en fin d’ouvrage. Bien sûr. L’erreur (toujours) que commet l’être (humain) ou le scrupule qui condamne son pas et use immanquablement ses chaussures. Le faux pas fait en dehors de l’œuvre, qui révèle. Ou est-ce un acte manqué ?

Le mot écrit, le mot de trop, le mot qui manque et tous les autres comme autant de traces, celles que laissent tous les actes et les mots en ce monde. Est-il encore possible de tout effacer, de tout flouter, de tout masquer ? Immanquablement, tout remonte à la surface. Ce n’est qu’une question de flottaison et d’érosion. Le temps qu’il faut pour que les corps et les lests se décomposent. Et le décalage entre.

 

Jeanne Ferron-Veillard

 

Salomon Malka, né le 4 octobre 1949 au Maroc, journaliste et écrivain, est diplômé d’études supérieures en sciences politiques. Élève et disciple d’Emmanuel Levinas, il lui a consacré une biographie, auteur également d’essais consacrés à Franz Rosenzweig et Vassili Grossman. Salomon Malka a participé en 2006 au Larousse des Religions, il collabore aux Mardis de la philosophie et est membre du jury du prix des Spiritualités. Longtemps directeur d’antenne de RCJ (Radio de la Communauté Juive) avant de diriger la revue l’Arche, il est spécialiste de l’histoire du judaïsme.

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A propos du rédacteur

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.