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Dispersez-vous, ralliez-vous !, Philippe Djian

Ecrit par Catherine Dutigny/Elsa 18.04.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

Dispersez-vous, ralliez-vous !, février 2016, 208 pages, 18 €

Ecrivain(s): Philippe Djian Edition: Gallimard

Dispersez-vous, ralliez-vous !, Philippe Djian

 

La sortie d’un roman de Philippe Djian déclenche systématiquement des articles enflammés creusant le fossé entre ceux qui regrettent l’époque de Bleu comme l’enfer et de 37°2 le matin (publiés pour mémoire il y a plus de trente ans), ceux qui le défendent becs et ongles à chaque nouvelle publication en se pâmant sur son style, et enfin ceux qui d’un ouvrage à l’autre sont saisis par le vertige des montagnes russes. Mention à part pour Yann Moix qui de toute manière déteste. Sans doute faut-il oublier non seulement tout ce que l’écrivain a déjà écrit, mais aussi tout ce que l’on a déjà écrit sur lui et son œuvre pour aborder sans idées préconçues son dernier ouvrage.

Une lecture, l’esprit vierge. Difficile, car les « histoires de famille » forment le creuset récurrent de son inspiration et l’ellipse, son empreinte stylistique. À défaut de pouvoir totalement s’abstraire, de ne pas être tenté par la comparaison, il reste possible avec un minimum de souci d’équité de se laisser surprendre et porter par le récit.

Première constatation : Dispersez-vous, ralliez-vous se lit d’un trait, signe ordinaire d’un roman pour le moins captivant, d’une histoire bien construite et bien racontée qui tient l’intérêt du lecteur en alerte, mais peut-être aussi d’un roman ordinaire.

Les fameuses ellipses, chères à l’écrivain, sont plus que jamais utilisées ici de main de maître et ne nuisent à aucun moment à la fluidité et au plaisir de la lecture. Imaginez un plan-séquence qui couvrirait la bagatelle de quinze années de la vie de l’héroïne, Myriam, avec des raccords que votre inconscient aurait fabriqués par la grâce de quelques mots-indices savamment distillés au cours du récit. La marque d’un gros travail d’écriture et d’un indéniable savoir-faire perfectionné au fil des ans.

Myriam qui dévoile ses humeurs et ses pensées pendant 208 pages, de ses 18 ans à ses 33 ans, est un « caractère » extrêmement fouillé, crédible et attachant. Une jeune fille « introvertie, complexée, meurtrie, inconsolable » qui se métamorphose après son mariage en une femme encore parfois de guingois, mais volontaire et endurante, prête à saisir les plus infimes cadeaux de la vie, en une mère attentive, elle, la fille abandonnée par sa propre mère. Le tout étant livré dans une alternance d’avancées, de rechutes, de conflits intérieurs, de révoltes, criants de vérité. Si Philippe Djian s’était déjà coulé dans la peau et le mental d’une femme avec le très réussi Oh !, il réitère l’exploit en allant encore plus loin dans cet exercice d’introspection d’une personnalité qui emprunte, sans s’y engluer, quelques traits alexithymiques.

Des raisons donc d’être intéressé, voire séduit.

Enfant taiseuse, jouet entre les mains d’adultes fascinés par son « innocence » et ses manières effacées, Myriam peine à prendre en compte la réalité de sa vie dans sa globalité si ce n’est par l’expression fugace, violente et pulsionnelle de ses affects, l’addiction au tabac, à la drogue, et au sexe pour le sexe.

Cette incapacité à ressentir et à extérioriser les sentiments s’exprime parfaitement dans de nombreux passages, à l’instar de celui-ci :

« Ma mère est morte quelques jours plus tard, un peu avant le début de l’hiver, et je n’ai pas ressenti grand-chose. J’ai attendu jusqu’au lendemain pour en être sûre, mais rien n’est venu et je suis restée mélancolique pendant un moment. Une petite douleur, un pincement m’aurait rassurée sur le bon fonctionnement de ma mécanique intérieure, mais je n’éprouvais rien » (p.159).

C’est le changement d’environnement, des conditions matérielles d’existence, la fréquentation de personnes aux antipodes de ses origines et de sa personnalité, la prise en compte de leurs faiblesses, de leurs petitesses mais aussi pour certains et certaines de leur générosité, de leur amour et de leur propre détresse, qui lui apporteront, via une observation dépourvue de jugements moraux, le recul salvateur, la capacité de défendre ce à quoi elle tient, sans esprit de vengeance. Elle pourra peu à peu s’affranchir du poids écrasant des liens du sang, de gagner en autonomie et liberté.

Plus encore sa fille, enfant non désirée, que Myriam pense incapable d’aimer et d’élever dans un début de rapports marqués par le rejet et l’agressivité, sera celle qui avec la spontanéité de l’enfance lui tendra la main et l’aidera à surmonter ses plus anciens traumatismes.

Le texte est subtil, le style dépouillé, réduit à l’essentiel. Il foisonne d’événements, de réflexions à fleur de peau. Toujours accessible, vivant, drôle aussi parfois, époustouflant de maîtrise, de la première ligne à la dernière, il se dévore sans états d’âme et pourtant : père exploiteur et acariâtre, mère atteinte d’un cancer en phase terminale, frère revendeur de drogue, limite gigolo, mari infidèle obsédé par les gamines mineures, milieu du cinéma avec ses acteurs capricieux et défoncés à la coke, etc., des tonnes d’ingrédients qui ont de quoi attiser les critiques. Mais c’est peut-être aussi cela le grand talent de Djian : transformer des clichés en de la très bonne littérature.

Si le titre du roman fait référence à l’un des vers du poème Les corbeaux de Rimbaud, épouse parfaitement les mouvements stratégiques de l’héroïne tout au long du roman, il est amusant de relever que dans ce poème, Rimbaud exprimait aussi sa déception de n’avoir pas été retenu et publié par Le Parnasse contemporain. Une négation de son génie, une incompréhension de ses pairs.

Philippe Djian, écrivain prolifique, encensé à ses débuts et qui de toute sa carrière n’a obtenu qu’un prix littéraire, le Prix Interallié en 2012 pour Oh !, aurait-il joué à dessein de cette référence ?

 

Catherine Dutigny/Elsa

 


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A propos de l'écrivain

Philippe Djian

 

Philippe Djian est né en 1949 ; une vie avant l’écriture : docker, coursier chez Gallimard ; adorateur de la littérature et de la culture américaine. 37°2 le matin et beaucoup d’autres romans publiés le plus souvent chez Gallimard.

 

A propos du rédacteur

Catherine Dutigny/Elsa

 

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Rédactrice

Membre du comité de lecture. Chargée des relations avec les maisons d'édition.


Domaines de prédilection : littérature anglo-saxonne, française, sud-américaine, africaine

Genres : romans, polars, romans noirs, nouvelles, historique, érotisme, humour

Maisons d’édition les plus fréquentes : Rivages, L’Olivier, Zulma, Gallimard, Jigal, Buschet/chastel, Du rocher, la Table ronde, Bourgois, Belfond, Wombat etc.