Dimanches d’août, Patrick Modiano (par Marie-Pierre Fiorentino)
Dimanches d’août, Patrick Modiano, Folio 1989 (parution en 1986), 186 pages, 7,99 euros.
Ecrivain(s): Patrick Modiano Edition: Folio (Gallimard)
« Toute la journée, je l’attendais, allongé sur le lit de ma chambre.
Le soleil, à travers les persiennes,
dessinaient des taches blondes
sur les murs et sur sa peau. »
Est-ce parce que le narrateur, photographe, a aimé les jeux de lumières sur les murs et la peau de Sylvia que le souvenir que l’on risque de garder du roman est associé à la série de Lucien Clergue, Nus zébrés ? Le héros du roman, en tout cas, a renoncé à devenir artiste, disposé tout au plus à vivre de polaroïds vendus aux touristes de passage sur la Promenade des Anglais. En attendant, il s’est laissé photographier par un confrère et le cliché le représentant lui en rappelle un autre, conservé dans son portefeuille.
C’était du temps où avec Sylvia, ils cherchaient à vendre un diamant. Neal – on le reconnaissait bien sur la photographie - et son épouse Barbara s’étaient montrés intéressés, puis pressants. Ces connaissances rencontrées par hasard habitaient, dans Nice, une villa qui aurait pu être à l’abandon. Ils fréquentaient le Coco-Beach, avaient l’argent facile. C’était sept ans auparavant. Cette existence oisive, dans de la zibeline et des panaches de Craven, était mi-tentante mi-inquiétante pour le jeune couple désargenté, plus habitué au Beach de la Varenne et au cours morne de la Marne mais incapable de se dérober à l’emprise insistante de leurs nouveaux « amis ».
Le narrateur se serait-il retourné vers cet épisode de sa vie sans la rencontre fortuite, aux premières pages du roman, avec un certain Villecourt, rustre envahissant au verbe haut ? Probablement cette histoire où traîne un Russe et circulent de faux noms, de fausses adresses, n’attendait-elle, tapie dans les replis de sa résignation à une irremplaçable perte, qu’un rappel de cette sorte. Ces retrouvailles, aussi désagréables soient-elles, lui donnent du moins la volonté nécessaire pour dénouer enfin les fils du piège dans lequel, comme deux innocents, lui et sa compagne étaient tombés.
Les détracteurs de Modiano vont soupirer. Encore une remémoration où s’entrecroisent personnages surgis du passé, déambulation dans les rues et quartiers autrefois familiers et ces questions posées aux rares témoins de hasard pour percer un mystère. Mais quel mystère ?
Rien de sensationnel. D’ailleurs la police avait classé l’affaire sans suite. Il faut pourtant croire que Modiano, bien avant que cela devienne un thème à la mode, n’a jamais considéré que les coups portés aux femmes ou leur disparition soient à laisser sans suite. Surtout que la femme n’est jamais seule victime de la violence et si Sylvia est sans enfants, c’est le narrateur qu’elle laisse en quelque sorte orphelin de l’avenir qu’ils auraient pu avoir ensemble.
Mais Modiano, pudique autant qu’impressionniste, le suggère par petites touches, mettant par exemple sur le compte du temps le caractère désabusé du narrateur : « Il suffit souvent de quelques années pour venir à bout de bien des prétentions. »
Comme Clergue zèbre d’ombres ses nus, Modiano floute le chagrin en le contant à rebours du temps, la première partie évoquant le passé niçois, la seconde se déroulant antérieurement à La Varenne. Le lecteur apprend alors comment le couple s’était formé, qui est Villecourt et ce qu’est ce fameux diamant par lequel le malheur arrive. Ce procédé littéraire vise moins à créer une forme de suspens qu’à retranscrire l’essentiel, la souffrance de la perte et de la culpabilité qui se cabre au souvenir du temps où tout était encore possible. Si seulement il n’y avait pas eu ce diamant !
« Pourtant, au début, juste après avoir quitté La Varenne, nous avons connu une brève période de repos et de bien-être. » Le mot bonheur serait une tâche trop crûe - comme le soleil d’été qui rend si agréable, en bord de mer, la marche au soir tombé - dans cette histoire d’amour que ni l’auteur ni ses protagonistes n’ont jamais nommée telle.
Marie-Pierre Fiorentino
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