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Dictionnaire paradoxal de la philosophie, Penser la contradiction, Pierre Dulau, Guillaume Morano, Martin Steffens (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 01.09.23 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Dictionnaire paradoxal de la philosophie, Penser la contradiction, Pierre Dulau, Guillaume Morano, Martin Steffens, Éditions du Cerf, octobre 2022, 760 pages, 34 €

Dictionnaire paradoxal de la philosophie, Penser la contradiction, Pierre Dulau, Guillaume Morano, Martin Steffens (par Marc Wetzel)

 

La fameuse réplique de Churchill à une dame acariâtre (qui venait de lui lancer publiquement : « Si j’étais votre épouse, monsieur, j’empoisonnerais votre verre de whisky ») : « Et moi, madame, si j’étais votre époux, je le boirais » – dit merveilleusement la puissance révélatrice de la négation humaine, et l’usage décisif du paradoxe. Le paradoxe, c’est l’auto-contradiction féconde, l’alliance éclairante et lucide d’incompatibilités aveuglantes, le conflit victorieux d’une raison avec elle-même. Pas une simple astuce rhétorique (« saper le sens pour faire sens »), mais la soudaine révélation d’une contradiction qui nous hantait, et que notre pensée qui l’assume dépasse. C’est comme la simple visite d’une impossibilité logique qui saurait souligner la réalité de sa porte d’entrée cachée. C’est comme un lapsus expérimental (si mon inconscient fait des siennes, en quoi est-il mien ? mais si j’ai dû choisir ce que j’exclus de pouvoir penser, en quoi est-il inconscient ?), un non-être partant à l’aventure, un « tremblé » de la possible construction du vrai.

Par exemple, « L’enfant est le père de l’homme » (Wordsworth) – oui, mais il s’agit du père de ce qu’il devient ; « Je ne me drogue pas ; je suis bien trop désespéré pour ça » (Cioran) – oui, mais toute addiction aura commencé dans l’espoir de jouir sans travail ; « Le divertissement, qui nous guérit de nos misères, est la plus grande d’entre elles » (Pascal) – oui, mais peut-on éviter de penser à ce qu’il est là pour nous éviter de vivre ? Imparables paradoxes !On le sait : dans un dialogue libre, ouvert et honnête, il n’y a que deux consignes : ne pas se

contredire soi-même (on se donnerait aussitôt tort) ; avoir de quoi contredire autrui (on lui donnerait, sinon, de facto raison). On y lutte à la fois contre la contradiction et par elle ; mais c’est d’abord qu’on y est en elle (comprendre vraiment quelqu’un, c’est se rendre disponible moins à ce qu’il me fait entendre qu’à ce que celui-ci écoute en lui et tend à comprendre ; et si je dois me décentrer pour mieux comprendre autrui, je ne peux pourtant m’y abandonner sans risquer le malentendu). La pensée, disait Platon, est d’ailleurs le dialogue silencieux d’une âme avec elle-même, et la tension de la pensée provient donc d’abord de la contradiction inhérente à tout dialogue ! Synthèse d’éléments opposés, alliance verbale d’incompatibles, la contradiction simultanément, disent nos auteurs, ruine et mobilise la pensée. C’est que l’esprit avance ainsi : la pensée ne s’accomplit qu’en reconnaissant ce qui allait l’abolir, et en intégrant ce qu’elle fuyait. Bien sûr, le paradoxe choque ; parfois complaisamment (« c’est, non la Résurrection, mais la Crucifixion qui est un miracle – car, c’est pour un immortel, prodige de mourir ») ; parfois tragiquement (« Je ferai semblant de ne pas mourir » promet l’agonisant à son ami athée qui l’alertait de la présence d’un confesseur zélé piaffant dans l’autre pièce). Paradoxes : chocs qui font loi !

L’idée centrale de nos auteurs est double. D’une part toute notion intéressante l’est par la tension logique qu’elle contient (la vérité par exemple a une indépendance par rapport à nos esprits, que nos raisons seules pourtant peuvent énoncer et assumer ; le droit est un système de règles qui à la fois garantit et limite – donc consacre et mutile simultanément – l’entre-exercice civil des libertés ; la beauté est présence à la fois évidente et insaisissable – elle se reconnaît toujours sans peine, mais nous peinons toujours à la connaître, d’où cette joie perplexe, dans la contemplation esthétique, de reconnaître l’inconnu…). D’autre part la tension logique a d’incomparables effets de réalité parce que la réalité est elle-même travaillée par la contradiction (la dualité acide/base par acceptabilité antagoniste de protons ; oxydation/réduction par celle d’électrons ; la minimisation spontanée de la perturbation d’un équilibre chimique – le mystérieux principe de Le Chatelier ; ou simplement les dilemmes animal entre expression et exposition : comment se manifester au partenaire sans se faire repérer du prédateur, et végétal entre enracinement et vulnérabilité : comment se dérober aux dangers sans pouvoir les fuir ?). La contradiction, qui est à a fois infortune et aiguillon de la pensée, est aussi malheur et moteur du réel – car, disait déjà Platon, comment pouvoir devenir quoi que ce soit sans s’opposer à ce qu’on allait rester ? Si, en un sens, une réalité purement contradictoire se rend impossible (entrer dans deux états de réalité exclusifs l’un de l’autre, c’est n’être plus du tout en état d’être réel !), en un autre sens pourtant, toute réalité changeante doit se contrarier elle-même (car la réalité se fait autre, elle ne peut obtenir que d’elle-même ses propres changements d’états ; les incessants renversements, aléas et retournements de l’énergie stockée ou transportée assurent seuls aux éléments matériels la masse qu’ils possèdent, le volume qu’ils occupent et les atomes mêmes qui les composent).

C’est pourquoi nos auteurs requalifient, contre Kant, l’usage rationnel de la contradiction. Selon Kant, en effet, c’est la raison humaine qui s’enferre dans d’inévitables contradictions quand elle veut penser le monde ou le tout des choses. Elle s’abuse elle-même en présumant de ses forces objectives ; par exemple, elle prétend juger de la limitation ou de l’illimitation du monde, alors qu’il n’y a de limitation ou d’illimitation que dans le monde ; elle prétend juger de l’existence ou non d’un Être absolument nécessaire (Dieu), alors qu’il n’y a de nécessité que conditionnelle et relative à un champ de phénomènes ou à un corps de règles ; elle affirme ou nie la réalité d’un libre-arbitre – d’une causalité intérieure sans conditions – alors que la liberté a l’existence d’une idée, non celle d’un phénomène, et que la raison y pose aussitôt ses conditions, et exigences, dès que la nature n’imposerait plus les siennes, etc. Contre Kant, et avec Hegel, les auteurs posent que la raison pure est contradictoire, non en raison de son irréalité, mais au contraire de sa réalité même, parce que toute réalité doit user de la contradiction pour pouvoir procéder d’elle-même et évoluer, et que tout concept, comme formule auto-réalisatrice, y trouve lui-même son dynamisme : il ne vaut que par la contradiction qui le hante, et ne signifie que par son pouvoir de la surmonter. D’où la belle formule de P. Dulau, qui fixe la méthode : « Les mots que nous employons enjambent silencieusement les contradictions. Nous les arrêtons ici, au plein de leur course » (p.27).

Parménide, un des premiers philosophes, prétendait qu’être et penser étaient une même chose, puisqu’on ne peut penser quoi que soit qu’en pensant que c’est quelque chose (fût-ce une absurdité, une absence ou une impossibilité) ; mais si l’être, justement, est pensé comme quelque chose (de déterminé), il ne peut plus – comme il le doit ! – être au principe (indéterminé) de tout ce qui est. C’est pourquoi Parménide se contredit, en affirmant cette identité de la réalité et du comprendre, justement parce qu’il ne saisit pas la nature paradoxale de leur relation, l’essence de leur conflit. C’est que la pensée est toujours à la fois assez proche de la réalité pour pouvoir la saisir, et assez éloignée d’elle pour devoir la comprendre : ce qu’elle sait en analyser fige « la dynamique contradictoire qui l’anime », et ce qui en synthétise les états opposés risque de les rendre impensables. L’esprit, montrent nos auteurs, n’atteint que ce que son abstraction détruit, et, inversement, il ne peut que manquer (différer, suspendre, laisser croître hors de lui) le concret qu’il s’efforcerait de reconstruire.

Même si, dans son cours, la nature même n’est pas contradictoire, il est certain en tout cas que le rapport de l’homme à sa propre nature l’est. Par exemple, la conscience de notre animalité nous en arrache d’autant, mais l’aveugle et unilatérale arrogance de cet arrachement nous y replonge aussitôt (Animal, p.60). Ou bien : on ne peut mieux prouver la réalité d’une propriété que dans le droit de s’en dessaisir, ni mieux éviter d’en devenir le jouet qu’en s’en détachant ; « Sans propriétaires, le don disparaît du monde. Et sans don, c’est la propriété qui devient suspecte de n’être que le trompe-l’œil de la possession aliénante » (Propriété, p.589). Ou encore : l’homme croit « tabou » (c’est-à-dire s’imagine menacé de l’extérieur par un mauvais esprit) ce qu’il ne veut plus honteusement désirer (en subissant l’oppression intérieure d’un mauvais penchant) : il « extériorise » le danger de mort qu’il est devenu à lui-même (Tabou, p.729). Ou : un don n’a de valeur extérieure qu’en pensant à ce qu’il coûte (ce qui le rend intéressant), mais de valeur intérieure qu’en n’y pensant pas (ce qui le rend désintéressé) (Don, p.288). Comme le montre la rubrique « Humanisme », le rapport de l’humanité à elle-même est inévitablement contradictoire : si l’homme est posé par plus grand que lui, c’est encore lui qui consent à être dépassé ; mais s’il dispose lui-même de ce qui est véritablement humain, il peut en user comme il l’entend, et ruiner toute norme objective de conduite dans les délires ou caprices de son autodétermination. C’est le drame logique d’ailleurs, de toute illusion (p.396) : soit c’est l’esprit lui-même qui se fait des illusions – mais comment peut-il alors être le jouet de ses propres manigances ? ; soit l’illusion se fait en lui sans lui – mais comment dès lors la désillusion – c’est-à-dire le courage de rompre le charme frauduleux du mensonge à soi – serait-elle possible ?

L’accueil de la contradiction (l’hospitalité à l’égard de ce qui nie la rigueur et le confort de l’identité) ne nous met d’ailleurs pas moins en crise que ne le faisait son oubli ou sa dénégation ; mais, rappellent nos auteurs, la crise de la vérité renvoie à la vérité de toute crise, qui impose une décision au moment même où elle prive celle-ci de tout appui solide (Crise, p.197). Chacun doit, quoi qu’il en soit, examiner ce qui menace mortellement son opinion ; par exemple, si je suis matérialiste, je crois qu’un corps vivant peut tirer de la seule matière qui le compose l’unité qui le constitue ; mais alors pourquoi l’inerte reste-t-il tel ? Si la matière peut à elle seule se faire vivre ici et ainsi, pourquoi pas ailleurs et autrement ? Mais la vigilance née du souci de la contradiction ne touche pas seulement les postures métaphysiques, mais, plus communément et régulièrement, les activités quotidiennes. Par exemple, comment promettre sincèrement quoi que soit, dès qu’une promesse se révèle être un engagement inconditionnel à l’égard d’un avenir ne dépendant pourtant que conditionnellement de nous (comme devoir strictement vouloir demain sans pouvoir complètement savoir demain ?). Comment même rester sérieusement vaniteux et mendier réputation si je comprends par Pascal (p.375) que l’homme ne chercherait certes pas la gloire s’il n’était pas grand, mais ne la chercherait pourtant pas hors de lui, dans sa soif d’approbations étrangères, s’il n’était pas rien ? Comment jouer les tyrans impavides, alors même que toute domination réduit à rien la liberté même qu’elle aime humilier (elle dissout et noie littéralement ce qu’elle prétend jouir de piloter, p.280). Poutine, Assad, Kim Jong-un : mêmes paradoxales et cyniques stabilités !

Soudain, mieux observé à la lumière de l’opposition à soi, tout se brouille salutairement : que faire du moindre événement, insaisissable puisque singulier, mais devant être saisi pour rester significatif ? Comment traiter autrui, si ce n’est guère l’honorer en son altérité que le restreindre à elle (il n’a que fiche d’être l’insaisissable et irréductible ; il préfèrera ma chaleureuse et ardente admiration à mon distant et scrupuleux respect, et son mystère aussi a le droit, s’il le souhaite, de venir jusqu’à moi !). Que faire du sacré, dont à la fois l’opacité risquerait de nous berner et la transparence soudaine pourtant peinerait à nous protéger (p.647) ? Comment choisir entre la force (qui ne doit sa visibilité qu’à ce qui lui résiste) et la ruse (qui, si elle réussit, détruit aussitôt la confiance sur laquelle elle reposait) ? Comment consoler en général, si d’une part je ne peux soulager une infortune qu’en la dédramatisant et l’atténuant d’autant, alors que d’autre part je ne peux partager sincèrement le malheur d’autrui sans m’y abîmer moi-même – et quelle force de raffermir peut-on attendre de pareille désolation ?…

Une des vertus originales de ce remarquable livre est d’éclairer les efforts mêmes que sa lecture requiert, et d’en justifier le plaisir ! Par exemple, l’attention que nous demande sa rubrique sur l’attention (qui est, dit M. Steffens, l’auteur de l’article, l’aptitude du sujet à se laisser déterminer par son objet, c’est-à-dire un paradoxal effort de disponibilité – effort de laisser la présence proposée faire ses propres efforts et guider les nôtres !) ; le plaisir que procure sa rubrique sur le plaisir (où G. Morano établit que le plaisir, nécessairement aveugle à sa propre mesure – que seule la santé fixe – et à sa propre valeur – que seule la dignité assure ! n’aurait de l’une et de l’autre que clairvoyance écœurée, et maîtrise addictive). Et l’habitude intellectuelle même qu’il veut nous donner – dit l’article Habitude – s’appuie sur nous (ce n’est qu’à force d’avoir voulu, en m’y entraînant, que je saurai agir en n’ayant presque plus besoin de le vouloir), et, en même temps – dit l’article Intellect – nous permet en retour de nous appuyer sur elle (l’intelligence des choses nous laisse loisir de nous inspirer comme de nous distinguer des relations mêmes qu’elle nous découvre les fonder).

On l’aura compris : nos trois auteurs, brillants et pourtant limpides métaphysiciens (Pierre Dulau, plus logicien ; Guillaume Morano, plus éthicien ; Martin Steffens, plus spirituel ?) réalisent ici une œuvre neuve et forte – il suffit de lire, par exemple, « être », « monstre » ou « totalité » du premier ; « cité », « mensonge » ou « sérieux » du second ; « amour », « miracle » ou « prophète » du dernier pour s’en convaincre – eux qui, avec malice et générosité, à la fois contredisent les allées et venues sans ordre ni progrès de nos opinions, et nous invitent, par principe, à venir contredire leurs superbes exercices d’esprit. Même si l’unique mérite d’une pensée philosophique était de faire penser, le voici idéalement accompli.

 

Marc Wetzel


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A propos du rédacteur

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.