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Dictionnaire amoureux de la Belle Epoque et des Années folles, Benoît Duteurtre (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine 07.11.22 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais, Plon

Dictionnaire amoureux de la Belle Epoque et des Années folles, Benoît Duteurtre, Editions Plon, août 2022, 644 pages, 25 €

Edition: Plon

Dictionnaire amoureux de la Belle Epoque et des Années folles, Benoît Duteurtre (par Charles Duttine)

 

 

Une machine à rêver

« Quoi de plus raisonnable qu’un dictionnaire ? » s’interrogeait Roland Barthes dans les années 80. On y trouve des classements précis, un ordre et une rigueur. On y glane des connaissances, des informations et il vient renseigner nos sollicitations. Mais, toujours selon Barthes, cet « objet robuste » est aussi « une machine à rêver », riche en découvertes et en évasions de toutes sortes. Un ouvrage raisonné et onirique, voilà donc ce que serait un dictionnaire. On retrouve ces deux qualités dans la publication de Benoît Duteurtre consacrée à la Belle Époque et aux Années folles, un dictionnaire « amoureux » qui sait nous transmettre la passion que ces deux époques font immanquablement naître.

On a tendance à opposer ces deux périodes, la Belle Epoque (à l’aube du XXème siècle) et les Années folles (les années 20) qui seraient séparées par la fracture de la Grande Guerre. Pourtant, selon Benoît Duteurtre, il y a des points communs et une « continuité » entre elles. « Les mêmes racines intellectuelles » les font se rejoindre, et en matière de découvertes et d’expérimentations, il y a « prolongement et épanouissement des mêmes tendances ». Un esprit semblable les anime fait de légèreté, de fantaisie et d’un goût pour le jeu, le divertissement et la jouissance. Les Années folles, à la suite de la Belle Epoque, écrit-il, préfèrent « l’effet à la signification, le jeu à la croyance, l’esprit ludique à l’esprit de sérieux ».

Benoît Duteurtre évoque toutes les déclinaisons culturelles de ces deux époques, littérature, peinture, cinéma, ou encore musique dont on connaît la dilection de l’auteur pour un Fauré, Ravel ou Stravinsky. On sent d’ailleurs que l’auteur est un familier de ces moments de l’histoire. Il nous livre cette confidence : « Quand, adolescent, j’ai commencé à penser que je deviendrais écrivain, il m’est apparu plus encore que cette époque me donnait envie de devenir moi-même ». Une « lumière », écrit-il encore, qui l’est restée, jusqu’à ce jour.

Ce dictionnaire de Benoît Duteurtre propose un parcours complet. Il nous conduit de A comme Age d’or à Z comme Stefan Zweig, cette dernière rubrique étant d’ailleurs la plus courte et peut-être paradoxalement la plus explicite. En une ligne, il se contente de rappeler un propos du « Journal » de Stefan Zweig : « Je suis heureux et léger, merci Paris ! ». Façon de souligner l’esprit de fantaisie de ces époques et l’importance de Paris, « carrefour » intellectuel et artistique. Au-delà des créations artistiques, c’est tout le foisonnement du début du XXème siècle qui est également évoqué. C’est le temps des Expositions universelles, celui de l’essor des télécommunications et de l’électricité, celui de l’élargissement des « frontières mentales et géographiques » par le développement des voyages notamment, celui de la revendication des droits sociaux, de l’émancipation des femmes ou des homosexuels. « Tout cela germe, écrit Benoît Duteurtre, à la Belle Epoque et s’accomplit dans les Années folles où la vie s’affirme comme pleinement moderne ».

C’est aussi le temps des spectacles populaires qu’on aurait tort de mépriser et auquel Benoît Duteurtre, à juste titre, accorde une place non négligeable dans plusieurs rubriques. La chanson, le café-concert, l’opérette, les comiques troupiers, les comédies de boulevard, tout cet art a trop souvent été jugé comme futile. Et pourtant, ces productions ont été aimées et il y flotte dans certaines d’entre elles « un grain de folie dadaïste par leur fantaisie débridée ». C’est « une fabuleuse histoire », une « épopée » et un « vibrant miroir » de l’époque qui mériteraient, nous dit-il, d’être revisités.

L’auteur n’oublie pas non plus les taches qui pèsent sur ces deux époques et dont il fait une sorte de relevé dès l’ouverture du livre qui pourrait constituer l’envers de ce livre, un « Dictionnaire haineux » de ces époques en pensant au colonialisme, au travail des enfants, à la condition des femmes, au bellicisme ambiant, au capitalisme triomphant, à l’affaire Dreyfus, à la vie politique trop souvent corrompue, etc. De cette époque qui a pu être brutale, ce dictionnaire en retient donc surtout ce qui en fait la poésie, l’élégance et la beauté.

Cela étant dit, comme tout bon dictionnaire, l’ouvrage a sa place dans nos bibliothèques, à portée de main, pour pouvoir être consulté. Il reste un très bel ouvrage, documenté, sérieux et qui transmet véritablement l’amour qu’on peut porter à ces deux époques.

 

Charles Duttine

 

Benoît Duteurtre est romancier, essayiste et producteur à France Musique. Traduit dans le monde entier, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Le Voyage en France (Prix Médicis 2001).

 

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A propos du rédacteur

Charles Duttine

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Charles Duttine enseigne les lettres et la philosophie, après avoir étudié à la Sorbonne où il fut notamment élève d’Emmanuel Levinas. Auteur de nombreux récits courts, dont Douze Cordes (Prix Jazz en Velay, 2015), il a publié deux recueils de nouvelles, Folklore, Au Regard des Bêtes et un récit romanesque Henri Beyle et son curieux tourment.

Son dernier ouvrage (deux novellas) L’ivresse de l’eau suivi par De l’art d’être un souillon vient de paraître aux Editions Douro. Il publie régulièrement dans de nombreuses revues littéraires.