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Dialogue, Primo Levi, Tullio Regge, Les Belles Lettres, édition Ernesto Ferrero (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 14.11.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Les Belles Lettres

Dialogue, Primo Levi, Tullio Regge, Les Belles Lettres, édition Ernesto Ferrero, avril 2023, trad. italien, Renaud Temperini, 104 pages, 11,50 €

Edition: Les Belles Lettres

Dialogue, Primo Levi, Tullio Regge, Les Belles Lettres, édition Ernesto Ferrero (par Gilles Banderier)

En 1959, un chimiste anglais, Charles Percy Snow (1905-1980) prononça une conférence retentissante intitulée « Les deux cultures », dans laquelle il décrivait (pour le déplorer) l’éloignement croissant, au sein de la civilisation occidentale, de la sphère technico-scientifique et du monde des humanités. Disons que, si les scientifiques en général et les plus grands d’entre eux en particulier, disposent souvent d’une bonne, voire d’une excellente culture littéraire, l’inverse est rarement vrai. George Steiner l’avait regretté de façon amère : « Aujourd’hui, la grande aventure de l’âme, ce sont les sciences qui se trouvent placées devant les trois portes – ne disons pas ultimes mais phénoménales : réussir à créer de la vie humaine complètement in vitro, et à la cloner ; comprendre ce qu’est le moi, la conscience […] ; découvrir les limites de l’univers en déterminant quand a commencé le temps (les recherches comme celles de Stephan Hawking). Devant de telles questions, que voulez-vous, j’éprouve un certain ennui à lire un roman sur le thème d’un adultère à Neuilly. Les écrivains de nos belles-lettres ne veulent pas suer un peu, faire le boulot pour avoir une approche, même la plus rudimentaire, de l’univers de l’imagination dans les sciences et de cette poétique de l’énergie pure qu’on y trouve »

(Le Monde de l’éducation, décembre 1999, p.19a-b ; repris dans Pierre Boncenne, Faites comme si je n’avais rien dit, Le Seuil, 2003, p.537-538). En France, Michel Houellebecq constitue une exception à la fois heureuse et solitaire.

De l’autre côté des Alpes, Primo Levi aurait-il composé une œuvre littéraire sans l’expérience concentrationnaire qu’il a vécue ? La question est vaine et nul ne peut y répondre. Quoi qu’il en soit, il ne se destinait pas aux « lettres », puisque, comme C. P. Snow, il avait fait des études de chimie. En 1984, les Edizioni di Comunità le convièrent à s’entretenir avec un autre adepte des sciences « dures », un physicien, Tullio Regge (1931-2014). Leurs entretiens furent enregistrés et publiés sous la forme d’un petit volume, enfin traduit en français.

Quand un chimiste rencontre un physicien, de quoi peuvent-ils parler ? De leurs parcours respectifs, depuis les bancs de l’école jusque, pour Tullio Regge, aux institutions les plus prestigieuses, comme l’Institute for advanced studies de Princeton, où il séjourna de 1965 à 1979, en même temps que George Steiner, précisément. Tous deux y côtoyèrent Oppenheimer, Gödel et André Weil (voir les souvenirs de Steiner dans Un si long samedi). Plus âgé que Regge, Primo Levi ne s’était pas destiné à une carrière universitaire et avait atteint la célébrité grâce à son récit de l’expérience concentrationnaire, qui est à peine évoquée dans ce volume, comme s’il s’agissait d’une parenthèse indigne et de longue date refermée. Ils parlent de l’informatique, dont la diffusion parmi le grand public avait commencé et déjà se profilait ce qui ressemblait alors à de la science-fiction : « […] l’ordinateur finira par se répandre comme le feu dans des herbes sèches et par changer la face du monde, ou en tout cas du monde industrialisé. Impossible de résister. Et si on en vient à construire une machine vraiment intelligente, ou qui simule assez bien l’intelligence, alors il faudra faire très attention » (p.89). La science-fiction est abordée en tant qu’exercice intellectuel et genre littéraire (Asimov, Arthur C. Clarke). Regge estime qu’il serait possible, technologiquement, de construire une sorte d’Arche de Noé, un vaisseau spatial destiné à atteindre en plusieurs siècles l’étoile la plus proche, le principal problème étant – sans surprise – l’élément humain, nul ne pouvant prévoir (ou chacun ne prévoyant que trop bien) les problèmes sociaux et culturels qui surgiront parmi une collectivité fermée confinée dans un espace restreint pendant, mettons, quatre cents ans (p.75).

Qu’il soit question du voyage spatial, du tableau périodique des éléments comme forme poétique ou de la Bibliothèque de Babel, ce mince volume, dialogue entre deux esprits, ouvre de vastes perspectives – celles que la littérature délaisse trop souvent.

Gilles Banderier

 

Né à Turin en 1919, chimiste de formation, Primo Levi, déporté à Auschwitz en 1944, s’est donné la mort en avril 1987. Son livre Si c’est un homme est justement considéré comme l’un des plus importants témoignages sur l’univers concentrationnaire.

Tullio Regge (1931-2014) a été l’un des plus grands savants de son temps. Spécialiste de physique théorique, il a mené, outre ses recherches scientifiques, une intense activité de vulgarisation.

 

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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).