Des femmes. Toutes. Mireille Diaz-Florian (par Murielle Compère-Demarcy)
Des femmes. Toutes. Mireille Diaz-Florian Éditions du Palio [148 p.] 18€
Des Femmes. Toutes, de Mireille Diaz-Florian, ne relève pas du simple récit de filiation, mais d’une traversée expérimentale de l’outre-tombe, où l’écriture se constitue en tombeau scriptural. L’ouvrage engage une poétique de la mémoire qui excède l’autobiographie pour inscrire l’histoire familiale dans une réflexion plus large sur la transmission, la condition féminine et les puissances performatives du langage.
Le récit s’ouvre sur une situation liminaire : l’accompagnement de la narratrice auprès de sa mère mourante. Cette scène inaugurale produit un télescopage du temps narratif. Le présent y est suspendu, ouvrant un espace intermédiaire où la mémoire devient mode d’existence. Dans cette zone de porosité temporelle, la narratrice et la mère continuent de « vivre » par la remémoration, là où le corps, entravé par la souffrance, ne le permet plus. Le texte adopte ainsi une temporalité stratifiée, dans laquelle le passé n’est pas révolu mais activé, rendu opérant.
La narration repose sur un dispositif de déplacement — le voyage en train, de la gare d’Austerlitz jusqu’aux gorges de la Vézère — qui fonctionne comme un opérateur mémoriel. Le mouvement linéaire du trajet contraste avec la discontinuité du temps vécu, modulé par les surgissements du souvenir. Les pages blanches et les silences textuels participent pleinement de cette économie narrative : ils ménagent des seuils, des pauses, des lieux d’apparition. C’est dans ces interstices que surgissent les prénoms d’une lignée de femmes paysannes — Eugénie, Angéline, Louise, Marie — dont l’évocation procède moins de la convocation que de l’approche.
Cette notion d’« approche » est centrale. La narratrice refuse toute saisie violente du passé : elle se tient dans une disponibilité attentive à ce qui insiste sans se livrer entièrement. Ce choix engage une éthique de la mémoire autant qu’une poétique du récit. Les figures féminines ne sont ni reconstituées de manière exhaustive ni figées dans l’archive ; elles adviennent par fragments, par sensations, par mouvements du corps et du regard.
Elle a décidé de regarder le nom des femmes de la lignée, de les isoler des souvenirs, de les extraire des albums de photos. De les penser par leur prénom. Elles sont toutes là, leurs noms inscrits en lettres claires sur des plaques de faux marbre noir, avec les dates précises de la naissance et de la mort.
L’écriture devra ouvrir le chemin. Être ce qu’elle est : un instrument de pénétration de plusieurs niveaux de réalité. Elle rejoint, au-delà de l’image du souvenir, au-delà même de la photo, un espace ouvert qui a la puissance de la sensation la plus immédiate.
L’originalité majeure de l’ouvrage réside dans sa conception de l’écriture comme acte performatif. Il ne s’agit pas seulement de représenter le passé, mais de le faire advenir à nouveau. L’écriture agit ici comme une puissance de résurrection. Le cimetière devient seuil narratif, le caveau un lieu de passage. Toutefois, cette traversée n’est pas sans risque : la narratrice assume le caractère potentiellement transgressif de l’entreprise, consciente de l’intrusion qu’implique toute tentative de faire parler les morts (« Sans doute réside-t-il, dans ce champ de perceptions, le sentiment d’un interdit »).
En ce sens, Des Femmes. Toutes constitue également un livre de justice mémorielle. En redonnant voix à des femmes paysannes longtemps réduites au silence — assignées au service, au mutisme, à la violence ordinaire — la narratrice entreprend un geste de réparation. Elle lit les archives muettes, comble leurs lacunes par une construction imaginaire rigoureuse, et rend compte de destinées blessées.
(…) celle qui écrit veut apaiser la rumeur sourde des femmes blessées. Leur offrir le droit d’exprimer la violence de leurs peurs. Leur accorder le rire pour chasser le deuil de leurs rêves.
Ce travail de résurrection est indissociable d’un travail de deuil. Le retour dans la maison familiale confronte la narratrice au vide, mais aussi à des formes de présence persistante. La mère réapparaît, non comme souvenir figé, mais comme intensité sensible. L’écriture devient alors un lieu de médiation, permettant une réconciliation avec la perte et une pacification de la colère sourde qu’elle engendre.
Œuvre de mémoire active, de silence articulé et de souffle, Des Femmes. Toutes propose une réflexion exigeante sur les capacités de l’écriture à faire tenir ensemble deuil et transmission, histoire individuelle et expérience collective. En ce sens, le texte de Mireille Diaz-Florian s’inscrit pleinement dans les écritures contemporaines qui interrogent, par leurs formes mêmes, les conditions de possibilité d’une mémoire juste.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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