Démissionnaire, Patrice Maltaverne (par Murielle Compère-Demarcy)
Démissionnaire, Patrice MALTAVERNE, Éditions Douro
Le titre Démissionnaire annonce le retrait. Il dit l’abandon plus que la rupture, la fatigue plus que la flamboyance. On pourrait s’attendre à un livre de renoncement. Or ce recueil accomplit un geste plus subtil : il transforme la démission en poste d’observation. Il ne quitte pas le monde ; il le regarde sans illusion — et le dit.
Dès les premiers textes, le réel apparaît exténué. Travail tertiaire, obligations diffuses, injonctions à « recharger ses batteries », à continuer coûte que coûte : la révolte elle-même s’use au contact d’une société qui l’absorbe. Le monde est devenu une « marqueterie monotone », alternant îlots de découragement et résistances faibles. La démission ne relève pas d’un héroïsme, mais d’un glissement presque organique.
Les poèmes dressent le constat d’un univers où les corps circulent comme des survivances. « Morts vivants sur la chaussée », corps « trimballé comme la valise d’un croque-mort », êtres dissous dans la lumière artificielle des écrans : une esthétique de la zombification traverse le recueil. Le soleil lui-même, dans "La Fin des illusions", n’est plus promesse mais « signe d’enterrement ». Le réel continue, mais sans horizon. Il fonctionne.
Dans "L’Amnésie", les humains deviennent « poussières de neige » face à la prolifération des écrans. La souffrance est dite « cotonneuse », répétée comme un slogan. Le monde semble avoir perdu la mémoire de sa propre intensité. Nous vivons dans un présent saturé, anesthésié, où tout est visible et rien n’est réellement éprouvé.
Et pourtant — et c’est là que Démissionnaire déjoue toute tentation nihiliste — le langage, lui, ne s’amnésie pas. Il tranche. Il associe. Il heurte. Les images sont d’une précision insolente : « crachats d’horizon », « pataugeoire d’angles », « pénurie d’oreilles ». Le désespoir n’est pas informe ; il est articulé. La phrase maintient une distance. Elle empêche la fusion totale avec le vide.
Ce maintien de la forme est déjà une résistance.
Un autre motif traverse le livre : celui du jeu. Dans "Les Jeux", le monde apparaît comme une partie dont chacun est à la fois pion et complice. « Le meilleur des pions / C’est toi-même ». Les règles prolifèrent, les points sont comptés, la voix devient donnée parmi d’autres. L’existence est évaluée, mesurée, intégrée à une logique arithmétique. Le sujet ne croit plus vraiment à la partie, mais il continue de s’y mouvoir.
Ce constat pourrait être sinistre. Il ne l’est pas tout à fait.
Cette confusion n’est pas sinistre / Je te jure / Les fous se rencontrent pour rire.
Le rire surgit là où on ne l’attend pas. Il ne nie pas la chute ; il l’accompagne. Dans "Le Lâcher prise", la question est frontale : « Comment tomber dans un trou / Sans s’arrêter de rire ? » Le rire devient la solution paradoxale face à la société promise. Il ne sauve pas. Il ne réforme pas. Il ne propose aucun programme, mais introduit une brèche.
Être « hilare durant cinq secondes » : cinq secondes seulement, mais arrachées à la gravité généralisée. Le rire n’est ni cynique ni supérieur. Il est presque enfantin. Il désarme le sérieux oppressant du monde adulte, celui des obligations et des silences. Il permet de « reculer de nous-mêmes », de ne pas coïncider totalement avec le rôle assigné.
Même "L’Optimisme", poème au titre frontal, cultive cette ambiguïté. Nous arriverons « debout », dit-il — mais vers « la maison vive / Où nous allons être enterrés ». L’optimisme devient une note ironique, peut-être la seule éternelle, parce qu’elle accompagne l’inéluctable sans s’y dissoudre. Tenir debout, rire parfois, parler encore : voilà la posture.
Ainsi, Démissionnaire ne propose ni consolation ni solution. Il ne ranime pas les illusions. Il ne promet aucun renversement spectaculaire. Il montre un monde vidé de ses promesses, des sujets fatigués, une révolte qui s’use, une société qui compte les points et quantifie les voix.
Mais il prouve que quelque chose subsiste.
Quand il n’y a plus rien, il reste la syntaxe.
Quand l’élan se dégonfle, il reste l’image.
Quand la sortie semble fatale, il reste la manière de s’y rendre — et peut-être d’en rire.
La tonalité du livre pourrait se définir comme un désenchantement actif : une lucidité sans emphase, traversée d’éclats ludiques. Une poésie du désajustement qui refuse à la fois la grandiloquence tragique et la résignation molle.
Démissionner, ici, ce n’est pas disparaître.
C’est se tenir légèrement de côté.
Constater sans cesser de formuler.
Et, cinq secondes durant, rire face à la partie.
Dans cet écart fragile, la parole demeure. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, la forme la plus ténue — mais la plus décisive — de résistance.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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