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Démissionnaire, Patrice Maltaverne (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 17.03.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Démissionnaire, Patrice MALTAVERNE, Éditions Douro

Démissionnaire, Patrice Maltaverne (par Murielle Compère-Demarcy)

Le titre Démissionnaire annonce le retrait. Il dit l’abandon plus que la rupture, la fatigue plus que la flamboyance. On pourrait s’attendre à un livre de renoncement. Or ce recueil accomplit un geste plus subtil : il transforme la démission en poste d’observation. Il ne quitte pas le monde ; il le regarde sans illusion — et le dit.

Dès les premiers textes, le réel apparaît exténué. Travail tertiaire, obligations diffuses, injonctions à « recharger ses batteries », à continuer coûte que coûte : la révolte elle-même s’use au contact d’une société qui l’absorbe. Le monde est devenu une « marqueterie monotone », alternant îlots de découragement et résistances faibles. La démission ne relève pas d’un héroïsme, mais d’un glissement presque organique.

Les poèmes dressent le constat d’un univers où les corps circulent comme des survivances.    « Morts vivants sur la chaussée », corps « trimballé comme la valise d’un croque-mort », êtres dissous dans la lumière artificielle des écrans : une esthétique de la zombification traverse le recueil. Le soleil lui-même, dans "La Fin des illusions", n’est plus promesse mais « signe d’enterrement ». Le réel continue, mais sans horizon. Il fonctionne.

Dans "L’Amnésie", les humains deviennent « poussières de neige » face à la prolifération des écrans. La souffrance est dite « cotonneuse », répétée comme un slogan. Le monde semble avoir perdu la mémoire de sa propre intensité. Nous vivons dans un présent saturé, anesthésié, où tout est visible et rien n’est réellement éprouvé.

Et pourtant — et c’est là que Démissionnaire déjoue toute tentation nihiliste — le langage, lui, ne s’amnésie pas. Il tranche. Il associe. Il heurte. Les images sont d’une précision insolente : « crachats d’horizon », « pataugeoire d’angles », « pénurie d’oreilles ». Le désespoir n’est pas informe ; il est articulé. La phrase maintient une distance. Elle empêche la fusion totale avec le vide.

Ce maintien de la forme est déjà une résistance.

Un autre motif traverse le livre : celui du jeu. Dans "Les Jeux", le monde apparaît comme une partie dont chacun est à la fois pion et complice. « Le meilleur des pions / C’est toi-même ». Les règles prolifèrent, les points sont comptés, la voix devient donnée parmi d’autres. L’existence est évaluée, mesurée, intégrée à une logique arithmétique. Le sujet ne croit plus vraiment à la partie, mais il continue de s’y mouvoir.

Ce constat pourrait être sinistre. Il ne l’est pas tout à fait.

Cette confusion n’est pas sinistre / Je te jure / Les fous se rencontrent pour rire.

Le rire surgit là où on ne l’attend pas. Il ne nie pas la chute ; il l’accompagne. Dans "Le Lâcher prise", la question est frontale : « Comment tomber dans un trou / Sans s’arrêter de rire ? » Le rire devient la solution paradoxale face à la société promise. Il ne sauve pas. Il ne réforme pas. Il ne propose aucun programme, mais introduit une brèche.

Être « hilare durant cinq secondes » : cinq secondes seulement, mais arrachées à la gravité généralisée. Le rire n’est ni cynique ni supérieur. Il est presque enfantin. Il désarme le sérieux oppressant du monde adulte, celui des obligations et des silences. Il permet de « reculer de nous-mêmes », de ne pas coïncider totalement avec le rôle assigné.

Même "L’Optimisme", poème au titre frontal, cultive cette ambiguïté. Nous arriverons           « debout », dit-il — mais vers « la maison vive / Où nous allons être enterrés ». L’optimisme devient une note ironique, peut-être la seule éternelle, parce qu’elle accompagne l’inéluctable sans s’y dissoudre. Tenir debout, rire parfois, parler encore : voilà la posture.

Ainsi, Démissionnaire ne propose ni consolation ni solution. Il ne ranime pas les illusions. Il ne promet aucun renversement spectaculaire. Il montre un monde vidé de ses promesses, des sujets fatigués, une révolte qui s’use, une société qui compte les points et quantifie les voix.

Mais il prouve que quelque chose subsiste.

Quand il n’y a plus rien, il reste la syntaxe.
Quand l’élan se dégonfle, il reste l’image.
Quand la sortie semble fatale, il reste la manière de s’y rendre — et peut-être d’en rire.

La tonalité du livre pourrait se définir comme un désenchantement actif : une lucidité sans emphase, traversée d’éclats ludiques. Une poésie du désajustement qui refuse à la fois la grandiloquence tragique et la résignation molle.

Démissionner, ici, ce n’est pas disparaître.
C’est se tenir légèrement de côté.
Constater sans cesser de formuler.
Et, cinq secondes durant, rire face à la partie.

Dans cet écart fragile, la parole demeure. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, la forme la plus ténue — mais la plus décisive — de résistance.


© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)



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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


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Murielle Compère-Demarcy (pseudo MCDem.) après des études à Paris-IV Sorbonne en Philosophie et Lettres et au lycée Fénelon (Paris, 5e) en École préparatoire Littéraire, vit aujourd'hui à proximité de Chantilly et de Senlis dans l’Oise où elle se consacre à l'écriture.

Elle dirige la collection "Présences d'écriture" des éditions Douro.

 

Bibliographie

Poésie

  • Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009
  • Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection "Encres blanches", 2014
  • Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection "Encres blanches", 2014
  • Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015
  • La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature Chiendents, no 78, 2015
  • Trash fragilité, éditions Le Citron gare, 2015
  • Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015
  • Je tu mon AlterÈgoïste, préface d'Alain Marc, 2016
  • Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016
  • Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016
  • Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017
  • Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. « Parole en liberté », 2017
  • Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018
  • ... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, collection "Encres blanches" , n°718, 2018
  • L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. « La Main aux poètes », 2018
  • Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019
  • Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. « L'Or du Temps », 2019
  • Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019
  • L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. « Les 4 saisons », 2020
  • Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020
  • Werner Lambersy, Editions les Vanneaux ; 2020
  • Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda; 2021
  • Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, 2021 avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier.
  • l'ange du mascaret, Editions Henry, Coll. Les Ecrits du Nord ; 2022. Prélude et Avant-Propos Laurent Boisselier.
  • La deuxième bouche, avec le psychanalyste-écrivain Philippe Bouret, Sinope Editions ; 2022. Préface de Sylvestre Clancier (Président de l'Académie Mallarmé).
  • L'appel de la louve, Editions du Cygne, Collection Le chant du cygne ; 2023.
  • Louve, y es-tu ? , Editions Douro, Coll. Poésies au Présent ; 2023.