De Flavius Josèphe à Ernest Renan. Regards sur les Juifs et le judaïsme, Mireille Hadas-Lebel (par Gilles Banderier)
De Flavius Josèphe à Ernest Renan. Regards sur les Juifs et le judaïsme, Mireille Hadas-Lebel, Paris, Honoré-Champion, 2025, 456 pages, 48 €.
Edition: Editions Honoré Champion
Bienheureuse tradition que celle qui consiste à offrir à un universitaire éminent, à l’heure où vient le moment du bilan, un volume de mélanges (des études rédigées par des disciples et des amis, même si les uns ne sont pas forcément les autres) ou de varia (une sélection de ses propres articles dispersés au gré des revues et des actes de colloques). Dans le cas de ce volume, c’est Mme Hadas-Lebel elle-même qui a procédé au choix, arbitraire comme ils le sont tous, mais guidée par le souci de proposer un ensemble cohérent, reflet de son parcours savant.
La tradition scolaire et désormais universitaire des études classiques, puisqu’un apprentissage digne de ce nom du grec et du latin ne se fait plus qu’au niveau des études supérieures, comme on étudie le sumérien ou l’égyptien hiéroglyphique, non seulement a depuis la Renaissance exclu totalement l’hébreu, mais en plus ne proposera jamais à l’attention des étudiants une page de la Septante, de la Vulgate ou de Flavius Josèphe, un historien à peu près totalement rejeté dans les limbes.
Flavius Josèphe n’a pourtant pas souffert d’un « déficit éditorial », puisque ses œuvres avaient été massivement traduites et réimprimées, notamment parmi les pays convertis à la Réforme. En France, il fut traduit par Arnaud d’Andilly (et suscita l’admiration de Mme de Sévigné : « Ce serait une honte dont vous ne pourriez vous laver que ne pas finir Josèphe. […] Voyez le siège de Jérusalem et de Jotapat, tout est beau, tout est grand, cette lecture est magnifique », lettres des 3 et 6 novembre 1675) et la version anglaise de William Whiston connut deux cent rééditions. On imprima plus d’éditions de Flavius Josèphe que de Plutarque. Il demeure pourtant caché derrière Plutarque, Polybe, voire Dion Cassius, bien qu’il fournisse des renseignements de première main, par exemple, sur le fonctionnement et le déploiement des armées romaines.
Il doit surtout une grande partie de sa célébrité et son extraordinaire faveur en milieu chrétien, au point qu’on a parfois parlé de « cinquième évangile », à un texte qu’il n’a peut-être pas écrit, ou en tout cas pas nécessairement sous la forme qu’on lui connaît, le Testimonium flavianum, qui serait, s’il est authentique, la plus ancienne mention de Jésus en dehors des textes néotestamentaires. Mais de toute manière, la discussion séculaire autour de ce court texte est en partie un débat d’arrière-garde, dans la mesure où l’historicité de l’homme Jésus ne fait plus de doute.
Dans la monographie qu’elle lui a consacrée (1989), comme dans les articles repris en première partie du volume, Mme Hadas-Lebel a œuvré à rehabiliter la mémoire et le témoignage de celui qui s’appelait Yossef ben Matityahu HaCohen, cet historien né à Jérusalem dans une famille sacerdotale, arrivé à Rome dans la suite de Titus, le général vainqueur (escorta-t-il la Ménorah qui figure sur l’arc de triomphe ?), composant ses livres en grec. Qu’il ait été regardé comme un « traître » à l’égard du peuple juif relève du jugement moral et ne modifie pas sa valeur en tant qu’écrivain et historien. Il a laissé le seul témoignage du siège de Masada, le rocher au sommet duquel des centaines de patriotes juifs, après la chute du Temple de Jérusalem, préfèrent la mort à l’esclavage. De nos jours, les unités d’élite de l’armée israélienne vont y prêter serment.
D’autres études, également denses et passionnantes, portent sur la naissance du monothéisme, les apocalypses juives (auxquelles se rattache le dernier livre du Nouveau Testament) ou les rapports entre paganisme, judaïsme et christianisme. Une section est dévolue à la Bible au Siècle des Lumières, qui rend justice aux hébraïstes chrétiens comme l’abbé Charles-François Houbigant (1686-1784), un Oratorien disciple de Richard Simon. Ce fut également au XVIIIe siècle que Voltaire transforma l’antijudaisme religieux en antisémitisme racial, suscitant en réaction un livre admirable et méconnu, les Lettres de quelques Juifs portugais, allemands et polonais de l’abbé Guenée (un article paru dans l'Information juive le qualifiait de « sioniste d'autrefois »), que Florian, un autre philosémite, avait sans doute lu. Car si les études sur l’antisémitisme ne manquent pas, le philosémitisme demeure un angle mort de la recherche. Le volume s’achève sur cette absurdité théologique qui fit fortune dans l’Allemagne des années 1930 : l’idée que « l’homme Jésus » pourrait ne pas être Juif. Parmi les poisons que le romantisme allemand a distillés se trouvait le rêve d’un Christ aryen. Un mélange malsain de fascination pour l’Inde (d’où proviendra la croix gammée) et d’une très ancienne hérésie, le marcionisme, qui proposait de dissocier l’Ancien Testament du Nouveau Testament, et de ne garder que le second (très amoindri), produira des résultats prévisibles. Dès 1902, lors d’une conférence devant le Kaiser Guillaume II, l’assyriologue Friedrich Delitzsch avait déjà soutenu que le monothéisme était en réalité une invention babylonienne et qu’attribuer cette innovation aux Juifs relevait de la supercherie. Même une fois les vestiges du nazisme tapis dans les jungles sud-américaines, le système de Rudolf Bultmann (1884-1976), devenu en quelque sorte – même chez les hommes d’Église – un mode d’exégèse institutionnel, académique, comme le structuralisme l’avait été dans les départements de littérature, marquera un retour au marcionisme, sous d’autres oripeaux. Le résultat se retrouva sous les yeux éberlués de Leonard Bernstein, qui raconta dans un volume d’entretiens l’anecdote suivante (non datée, mais postérieure à 1963), alors qu’il se trouvait au pupitre du Philarmonique de Vienne : « Un jour que les musiciens répétaient ma symphonie Kaddish pour la première fois, ils se sont arrêtés d’eux-memes pour me demander ce que signifiait le mot kaddish et pourquoi ils étaient si émus par cette œuvre, et si je pouvais leur donner quelques détails. […] j’ai expliqué qu’il était lié au mot sanctus, qu’ils prononçaient chaque semaine à l’église – sanctus, sanctus, sanctus –, et qu’il s’agit du même mot que kadosh, kadosh, kadosh. Ils sont devenus livides… et l’un d’eux s’est levé et a dit : Was meinen Sie, Meister ? War der Christ jüdische ? "Vous nous dites que Jésus était juif ?"Comme des bébés innocents ! Je n’en croyais pas mes oreilles. Je me suis mis en colère et je leur ai demandé : "Comment pouvez-vous me poser ces questions ? Vous avez grandi dans la ville qui était le Judenzentrum du monde, et vous les avez tués ou chassés." […] Ils ignoraient que Jésus était juif et qu’il parlait une langue appelée l’araméen et qu’à l’époque on l’appelait Rabbi Yeshua ben Yosef » (Jonathan Cott, Dîner avec Lenny, traduit par Michel Marny, Paris, Christian Bourgois, 2014, p. 60-61).
Gilles Banderier
Mireille Hadas-Lebel est professeur émérite de l’université de Paris-Sorbonne.
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