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Dans l’ombre de sa sœur. Le dernier secret de Colette. Françoise Cloarec (par Marie-Hélène Prouteau)

Ecrit par Marie-Hélène Prouteau 09.01.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Biographie, Phébus

Dans l’ombre de sa sœur. Le dernier secret de Colette. Françoise Cloarec, éditions Phébus, 2022.

Edition: Phébus

Dans l’ombre de sa sœur. Le dernier secret de Colette. Françoise Cloarec (par Marie-Hélène Prouteau)

Ce récit de la vie de Juliette, demi-sœur de Colette, s’inscrit dans la veine des ouvrages précédents de Françoise Cloarec, Séraphine, la vie rêvée de Séraphine de Senlis, L’indolente, le mystère Marthe Bonnard. L’autrice aime s’attacher à la part d’ombre et de mystère de certaines vies, sacrifiées ou tombées dans l’oubli de l’histoire.

Le livre s’ouvre sur le mariage en 1884 de Juliette, fille de Jules Robineau-Duclos. Toute la famille est là, Sidonie Landoy, dite Sido, sa mère, le « Capitaine », son beau-père, ses demi-frères Achille et Léo et la jeune Gabrielle, la petite dernière bien-aimée, la future grande écrivaine Colette. Avec pour décor la maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye, village de Bourgogne. Par-delà cet épisode, c’est toute une saga sur trois générations qui prend vie dans ce livre. Elle campe un univers provincial fin de siècle et ancre cette biographie dans une époque, une terre et une maison de vieilles pierres. L’actuelle Maison de Colette, rue de l’Hospice, avec son jardin, ses murs, son intérieur, pôle attractif dans le livre -Françoise Cloarec s’est rendue sur les lieux pour être au plus près du réel. Ses visites ponctuent avec bonheur le fil du récit en un télescopage original entre hier et aujourd’hui.

Le jeu de miroirs entre Juliette et Colette, sa demi-sœur plus jeune de onze ans, est le fil rouge qui s’impose comme le ressort passionnant de l’ouvrage. Il est présent dès la couverture avec ces photographies très différentes, le visage peu grâcieux de l’aînée et le visage avenant de Colette. Ce jeu de miroirs fonde les relations de ce singulier trio que forment Sido, Juliette, la fille de son premier mariage avec un être fruste et alcoolique et Colette, fille du très aimé « Capitaine », le second mari de Sido.

Cette opposition se nourrit du regard de Colette elle-même évoquant à propos de Juliette en mariée : « sa singulière figure mongole, défaillante, soumise au point que j’en eux honte, vers un inconnu ». Mais la Colette qui écrit ces lignes n’est pas la fillette assistant au mariage de sa sœur aînée. C’est celle d’une écrivaine reconnue de cinquante-sept ans.

Qui est la vraie Juliette Robineau-Duclos ? Une personnalité étrange, retirée dans son monde qui semble habiter la tristesse. Et qui, dans l’âge adulte, va s’enfoncer dans le mal-être et une certaine maladie psychique.

Quelles relations ont pu exister dans l’enfance entre Juliette, Colette et ses frères ? Aucune, si l’on en croit Colette écrivain qui, idéalisant sa mère, sa famille, s’invente un roman familial à la place de la vraie famille. Étonnamment, même les livres n’ont pu créer de lien entre Colette et Juliette qui a une passion d’enfance et d’adolescence pour les livres, véritable refuge pour elle. Entre la solaire Colette, très tôt rebelle et cette Juliette mal aimée, les affinités semblaient bien minces. Dans ses livres présentés ici, La Maison de Claudine, Sido, La Naissance du jour, où Colette parle fort peu de sa sœur, Juliette apparaît comme une sorte d’anti-modèle. La figure tutélaire pour Colette étant Sido idéalisée à souhait en une rassurante projection dont Colette se veut l’héritière.

S’affranchir de l’approche de Colette qui, dans son écriture littéraire, recompose une enfance rêvée, c’est un des enjeux du livre de Françoise Cloarec. Elle s’emploie à croiser les sources de documentation, faisant appel à d’autres témoignages, tel celui du notaire, du médecin, s’appuyant parfois sur les travaux des biographes de Colette, qui, on le sait, ne sont pas toujours tendres avec elle. Elle interroge des personnalités en dehors des protagonistes de l’histoire. Façon de ne pas prendre pour argent comptant ce roman familial où Juliette serait enfermée dans le rôle de la « mauvaise sœur ». Manquent les mots mêmes de Juliette, lettres, écrits divers, qui auraient donné sa propre voix à cette mystérieuse jeune femme. Dans une lettre à Colette, Sido déclare « qu’elle aurait voulu avoir le talent d’écrire six pages pour ne rien dire, comme Juliette. Je comprends surtout que Juliette ne dit rien de sa douleur profonde, incommunicable », commente Françoise Cloarec. Sur les choses essentielles Juliette est silence.

Et Sido, quelle relation entretient-elle avec sa fille Juliette ? Cette femme non conformiste, rétive au carcan des conventions de l’époque vis-à-vis des femmes se montre sensible à l’égard de sa fille, de son évolution. Françoise Cloarec analyse la complexité de son amour maternel. Elle étudie de près ses nombreuses lettres adressées à Juliette adulte. Sido s’inquiète pour sa fille, lui rend visite quand elle a quitté Saint-Sauveur, prend parti contre son gendre.

Françoise Cloarec, éprouvant pour son personnage une véritable empathie de thérapeute, son métier, sent d’emblée que « Juliette va mal ». Elle la rapproche de ses patients d’aujourd’hui et établit des parallèles avec son propre frère. Elle cherche à comprendre, retrouve des émotions qui ne lui sont pas inconnues. Mais peut-on réparer les morts ?

Dans ce parti pris de subjectivité, Françoise Cloarec livre les fêlures de Juliette, ses crises de jalousie, ses difficultés avec l’alcool. Juliette est-elle « fille de » de Jules, le « sauvage » tourné vers la boisson, comme elle est « sœur de » ? L’idée d’hérédité qui revient à plusieurs reprises pour resituer Juliette dans ce lourd héritage symbolique donne-t-elle des clés ? Le livre de Françoise Cloarec ouvre le questionnement sur la part du donné et du construit dans le cheminement intimement lié des vies d’une famille, d’autant plus difficile à appréhender que l’histoire a eu lieu. Autant de questions qui ont été les miennes dans ma biographie de Madeleine Bernard, sœur du peintre Émile Bernard. Le risque est toujours là de se laisser entraîner par la personnalité la plus forte et qui attire à elle toute la lumière.

Françoise Cloarec, avec l’histoire de Juliette, nous fait avancer pas à pas dans des faces cachées que les livres de Colette occultent souvent. Mariages arrangés et histoires d’héritage parfois sordides, noirceurs et crises vont prendre dans cette famille une tournure tragique. L’âpreté des relations entre les êtres autour de l’argent se trouve ici dévoilée. Avec justesse cette biographie s’intitule en sous-titre « Le dernier secret de Colette ». C’est dans ce regard lucide, distancié sur le lien entre Sido, Juliette et Colette que l’autrice construit la part la plus forte de son ouvrage. Elle jette un éclairage sur les relations entre Colette et Sido pendant les dernières années de sa vie de sa mère qu’elle délaisse quelque peu, loin de la vision mythifiée du livre Sido.

Ce livre attachant de Françoise Cloarec, tout en nous racontant l’histoire de Juliette nous en raconte une autre, celle de Colette et de Sido, par un effet de mise en abîme, au plus près dans les eaux profondes de l’intimité des familles.

 

Marie-Hélène Prouteau


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A propos du rédacteur

Marie-Hélène Prouteau

 

Marie-Hélène Prouteau, agrégée de lettres, titulaire d’un DEA de littérature contemporaine, est écrivain et critique littéraire. Auteure d’études chez Ellipses et à la SIEY, de préfaces, de textes de prose poétique et d’une dizaine de livres. Son dernier ouvrage est une biographie littéraire, Madeleine Bernard la Songeuse de l’invisible (Hermann, 2021). Elle collabore à diverses revues, Europe, Terres de femmes, À la littérature, Terre à ciel, Recours au poème, Traversées, Spered Gouez, Cahiers de l’Iroise, La pierre et le sel, Place de la Sorbonne.