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D’après Mathieu Terence, dans La littérature d’ameublement (par Laurent LD Bonnet)

Ecrit par Laurent LD Bonnet le 28.04.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

La littérature d’ameublement (Éditions du cerf, 2026, 94 pages).

D’après Mathieu Terence, dans La littérature d’ameublement (par Laurent LD Bonnet)


La fable du bâton de poisson et de L’Esprit Fulgurant.


En total accord avec Mathieu Terence, que je lis avec un certain trouble, parce qu’il me rappelle le personnage du roman le dernier Ulysse (“Ô Mauvalant sort de ce corps !”) Tous deux tiraillés entre les paradigmes contradictoires de l’écriture : le succès et le don.

Terence vient à point jalonner, en l’actualisant, le chemin pamphlétaire fondé par Gracq en 1950 (La littérature à l’estomac), puis densément pérennisé par Jourde en 2002 (La littérature sans estomac). Cinquante ans entre ces deux-là… Vingt-cinq pour que le texte de Terence fasse date… Ne doutons pas d’un brillant essai avant 2030, dont le titre serait La littérature du collapse.

En attendant, Terence nous signale qu’à cet instant de l’histoire, on se doit, pour comprendre l’état présent, de quitter la métaphore corporelle de l’estomac (à…/sans…), pour adopter celle d’une fonction ikéanisé, un tout prêt à meubler le temps, dans lequel les mots – au lieu de composer une esthétique de sens sublimés – s’accommodent de pathétiques rôles de Vis/Boulon/Insert/Clé à pans… Alors rassurons tout de suite celles et ceux du Peuple-auteur qui travaillent à autre chose que l’édification d’une nomenclature utile à l’édition, l’IA est une grande chance pour eux, car jamais la monstruosité algorithmique ne comprendra ce à quoi aspire en réalité Dame littérature, nous dit Terence : une langue “venant exaucer le sens, donnant à ressentir et à penser plus que ce qu’elle ne dit.”

L’IA peut donc se brosser et faire son marché auprès de tous les benêts qui croient à l’épiphanie d’une profusion quantitative, quand seuls la douleur, la lenteur, le cheminement, le questionnement et le travail parviennent à extraire du minéral de nos inconscients la pierre encore à polir durant des mois.

Coup de gueule donc, parce qu’au même moment où je lis Terence, je tombe sur un extrait de La Grande Huilerie du mercredi, avec Saint Michou Blues-Becq confit en sa fausse modestie, essayant de s’icôniser à coups de pauvres rimes laborieuses. Encore n’est-ce rien, l’embuscade est partout, tendue par Sainte Mère Dox-Culture qui, d’un trait podcasté d’arbalète, nous cueille régulièrement avec le même genre d’alchimie : comme ce jeune et très agrégé Honoré Malzac – encore vingt ans, et c’est Pampers qui sponsorisera le Nobel de littérature – Ou Sainte Vasquez de la Disparition du E – tous deux panthéonisés à coups d’injonctions d’on ne sait qui, sinon de la Trinité-marchande-autorisée-qui-s’autorise-à-autoriser, aurait taclé le philosophe Colucci. Et soyons clair, je ne juge pas des œuvres – car il n’est pas exclu que je puisse en apprécier certaines – mais de la capacité à l’inflation psychique de leurs auteurs, qui les mène à se couler sans vergogne dans l’habit surplombant que leur confectionne mécaniquement Sainte Mère de la Chaîne du Livre, chargée d’accorder son onction à un présent commercial aussitôt nimbé d’une qualité instituée.

Que voulez-vous ? J’ai beau m’arracher les yeux, la langue et tous les arcanes de la sensation et de la raison, je me sens plus proche de Borges quand il nous parlait de qualité littéraire, mesurée à l’aune de l’histoire : “C’est dire que les grands vers de l’humanité n’ont pas été écrits et c’est de cette imperfection que doit se réjouir notre espérance” (https://www.laurentbonnet.eu/de-la-valeur-litteraire). Et encore plus proche de Mathieu Terence – parce que jeune et vivant, ce gars m’aide à lutter contre le tag #vieuxschnock que l’on sera bientôt tenté de me planter dans le dos – quand il se déclare hors-jeu : “Mon raisonnement a été simple : tout ce que promeut l’époque est voué à disparaître rapidement après avoir servi le Faux. Par conséquent, prendre la tangente et foncer à l’exact opposé de toutes ses directives rapproche du vrai et du pérenne.” C’est un ex-insider qui vous parle, bande d’imbus foutriquets de la grande Nombrilisation ! Alors, écoutez-le !

Mais croyez-vous qu’à hurler ainsi dans un désert de sens, on puisse rencontrer quelque approbation publique ? Que diable ! Ce serait ignorer l’infanterie en croisade des likeurs-commentateurs-suiveurs qui s’empilent sous les posts évangélisateurs. Les voici, moines-soldats, croyant dur comme Dieu à chaque Bonne Nouvelle. Sans même se rendre compte qu’on leur sert un brouet sous forme de fable, dont Terence définit magnifiquement les termes : “marchandises que refourgue l’édition à ses lecteurs, en appelant un bâton de poisson un Espadon Fulgurant.”

Et si, par malheur, un trublion éructe un peu de son malaise durant la messe en ligne, osant un hérétique contre-pied, le voici déjà terrassé par les Body-guards du grand système, la Congrégation des Pros, aspirants et gardiens du Graal du “métier”, reconnus comme tels parce que décorés de l’ultime sacrement papal : “Vit de sa plume !”  Et taïaut ! Sus aux mauvais critiques qui s’attaquent aux produits !

Donc, oui, coup de gueule : Est-on condamné à subir ces tombereaux de cantiques mimétiques sans rien dire ? “M.... à la fin ! ” ai-je envie de crier, c’est quoi cet asile d’aliénés où officient, en robes de bure pixelisées, une tribu d’apôtres de la normativité surplombante ? Un Traquenard certainement. Une oppression c’est certain.

Oh, mais enfin ! me rétorquera-t-on, monsieur Grand Insatisfait, que voudriez-vous pour la littérature ? Que voudriez-vous d’autre ? Laissez-les vivre ! Tel est notre monde.

Certes… Alors je vais redescendre de mon estrade d’Hyde Park, parce que si je continue, je n’aurais plus qu’à m’en prendre à la Famille Royale, ceux-là mêmes qui sont censés me fournir une clé d’accès aux lecteurs du monde. Et je conclurai en levant poliment le doigt depuis le fond de la classe, pour citer une dernière fois Terence : “De Homère aux frères Goncourt : 0 prix littéraire, 0 dédicace en librairie, 0 foire du livre, 0 singerie médiatique. Il semble que la littérature puisse survivre sans ces moments jugés incontournables. Mais il semble aussi que personne ne veuille le savoir.”

Voilà… That's all folks ! Reste à prendre son baluchon, bouquiner Terence et d’autres du même Peuple, avec en poche, comme toujours, les mots d’une lumière à jamais présente :

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot soudain devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse, et j’étais ton féal…


Laurent LD Bonnet


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A propos du rédacteur

Laurent LD Bonnet

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Laurent LD Bonnet est un auteur français dont les premières nouvelles paraissent en magazine en 1998. Engagé dans l'écriture d'une Tétralogie de la quête, il signe son premier roman,  Salone (Vents d’ailleurs 2012), sur  le thème de la vengeance, prenant pour cadre l'histoire de la Sierra Leone de 1827 à 2009. Salué  par la critique, le roman obtient le  Grand prix du salon du livre de La Rochelle, puis le prix international Léopold Sedar  Senghor. Son deuxième roman Dix secondes (Vents d’ailleurs 2015), aborde le thème de la rencontre amoureuse, avec un clin d’œil décalé au poème de Baudelaire, "À une passante". Le dernier Ulysse,

(les défricheurs 2021) troisième roman de la Tétralogie, interroge la créativité comme essence même d'une humanité submergée par la dérive marchande. L'engagé (les défricheurs 2022), essai pamphlétaire, est un dialogue intérieur avec Jack London. En 2021, la revue Daimon lui a consacré un numéro (Les évadés) comprenant plusieurs nouvelles inédites.

Lien : www.laurentbonnet.eu