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Corps incessant, Franck Bouyssou, Jacques Cauda (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 25.05.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Corps incessant, Franck Bouyssou, Jacques Cauda, éditions Pourquoi viens-tu si tard ?, février 2022, 78 pages, 10 €

Corps incessant, Franck Bouyssou, Jacques Cauda (par Murielle Compère-Demarcy)

Cylindrer le corps, pour le fouler, le lustrer, pour faire surgir de la carcasse, « calandre rutilante », la quintessence… Cylindrer son silence, dans « la transhumance de la sève/l’essor pénombral de la vouivre » pour le faire parler au-delà de sa présence immédiate… Quel est ce « corps » insaisissable et « incessant » capable de saisir la temporalité et la chair de la langue, l’espace d’un livre, mais aussi les plages de notre existence, assez en tout cas pour que sa réalité devienne cette ombre impalpable nous habitant et nous enveloppant plus loin que le présent ?

L’auteur de ce recueil poétique est psychiatre et l’on sait la place du corps dans le soin psychiatrique. Le corps et son appréhension constituent des éléments essentiels de la conscience de soi, et nous ramènent au moment présent ; il est également un médiateur par excellence pour l’entrée en contact avec un patient ou l’instauration d’une relation basée sur la confiance ; ou au contraire l’écran tactile et sensible à la douleur, qui pourra être « meurtri » en cas de maltraitance voire de violence.

Dans la relation corporelle, être touché avec bienveillance a un effet relationnel sécurisant : de même être touché par la poésie des mots. Remettre le corps, « incessant », sur le billard, sur le billot, entre les mains des mots peut peut-être huiler et/ou freiner « la calandre rutilante » qui emporte nos carcasses en marche, quelquefois tournoyantes, égarées ? Le corps est ancre de notre psychisme qui s’encre dans le corps de mots, cela le poète médecin des âmes surtout lorsqu’il est lui-même psychiatre en ressent l’importance, et l’intention (de la conscience) et le souffle (du corps) peuvent s’associer dans la gestion et la circulation de nos énergies afin qu’elles soient inspirantes. Le corps par ses sens s’ouvre dans l’instant aux vibrations extérieures et répercute tel un gong les flux qui le touchent le traversent le frappent

Glisser le long de ces fils de lumière

qu’irisent de vives pluies de poussière

Quelle ombre errante sommes-nous parmi les ombres ? Les nus du « peintrécrivain » Jacques Cauda qui accompagnent les poèmes de Franck Bouyssou, les éclaboussent d’une lumière crue au sens charnel, à l’instar de ces « vides » et « creux (…) qui viennent en avant danser/sur la pointe des soies/graviter à rebrousse-poil/comme échappés des eaux/toujours en mouvement sur le tendu de la toile (…) » dont parle Peindre dans lequel Cauda réécrit, avec le verbe peindre et son art de tuer, l’image qu’est devenu le monde (éditions Tarmac).

Le corps est ici saisi dans les eaux « lustrales » de son paradoxe : eaux perdues qui accouchent, en la déchirant, la vie ; corps ressuscité post-mortem malgré l’oubli. L’effacement qui emporte la disparition du corps aimé semble a contrario faire du bouche à bouche au corps qui le rêve et laisse surgir dans les zones fébriles de l’absence « comme une inextinguible épée ». Les nus de Cauda offrent « le corps incessant » ici offert au sublime spectral de sa Surfiguration (l’art Surfiguratif désignant le mouvement pictural initié par le peintre), et l’on se dit que cette brèche ouverte par l’absence d’un corps aimé, Cauda était LE peintre à convoquer pour la représenter éminemment. Et si sourd, « dans le silence des nuits » ce corps arraché à l’oubli par la jouvence du poème, c’est qu’une place écrite quelque part l’y attendait malgré sa présence au monde devenue vide, et qu’il ne manquait que le geste du désir de le faire revivre pour que de quelques mots il ressurgisse effectivement/émotionnellement, dans ce que Fr. Bouyssou nomme « l’essor pénombral de la vouivre ». Habité par autre que soi, une ombre danse sur les bords de l’absence, dans « un grand vide derrière/sans les bords d’un corps pour soutenir le poids », et l’existence entière kaléidoscopique s’ouvre, artère démultipliée dans l’organisme gigantesque compact aux arcanes et inconnues érotiques du monde, vaste éventail d’une fantas(ma)tique envergure ventilant un mystère intact

Blanc. Ce qui densifie ton propre écho

à l’intérieur de toi-même

sécrétion des fonds obscurs

– neige anonyme, corps incessant –

Vois ! Toutes les couleurs que tu saignes.

Les mots condensent la douleur, le poème cisèle le concis de l’obscur, ce qu’il reste du corps aimé disparu. Une page blanche répond en écho à chaque page écrite/illustrée, ressac du silence avant que le « corps incessant » ne s’exprime dans le reflux des mots aspiré par le souvenir, au centre névralgique de soi-même quand

Passe

au centre des corps où tout passe

(…)

voix presque visible de la lumière

Et si, alimentant la forêt des signes que nous traversons entre terre et ciel « la sève » assure « la transhumance », des « craquements » s’émettent qui douloureusement remontent le puits de nos souffrances, sur la margelle du Dire « à destination du silence » souffle musical point d’orgue du paroxysme, sur le bout de la langue, sur les lèvres du poème, balbutié, murmuré, près de purger l’ineffable pour mieux l’exorciser en même temps que l’exaucer. N’est-ce pas quand on n’a plus de mots que l’on revient au poème ? Au « corps incessant » du poème ? Organique, sexe-cerveau ; cosmique ; souffle créatif d’où

s’abîmer dans le flot d’un corps

à la recherche

de l’origine des basculements.

La puissance singulière de ce livre provient de la place primordiale accordée au corps, célébré dans sa pérennité au-delà de sa disparition (« ton corps se continuait encore après »), dont la vigie mouvante par le regard et le toucher puise dans le réel et s’élève vers la lumière, comme l’arbre, en quête de profondeur. Ce corps peut s’effacer pour délester le Vivre de sa carcasse et de sa pesanteur, jusqu’à « disparaîtredans la transparence du vide » ; il peut au contraire souligner les limites de notre existence en en circonscrivant l’espace (« tu n’es qu’un corps ») ; peut se prolonger encore, habiter l’attente, accueillir « la caresse de mots simplesau flanc anxieux ». Quel que soit son expression, le corps est ici célébré – corps consentant d’être « touché » par l’esprit – dans une apologie où le poème fait corps avec le souffle et la nuit pour mieux mettre à nu par les mots nos failles, nos désirs, nos espoirs : notre fragile, inextinguible, prégnante humanité.


Murielle Compère-Demarcy


Franck Bouyssou est médecin psychiatre et vit à Nice. Il a récemment publié l’ouvrage Garoupe aux éditions Ballade à la Lune, et plusieurs de ses poèmes ont paru dans différentes revues (Recours au poèmeDécharge, Poésie/premièreArpaEncres Vives, …).

Peintre écrivain, Jacques Cauda a réalisé pour les télévisions française, algérienne et canadienne une trentaine de documentaires. En 1998, il interrompt sa carrière de documentariste pour créer le mouvement surfiguratif dont il expose les grandes lignes dans un manifeste : Toute la lumière sur la figure. Il a écrit une quarantaine de livres : romans, essais, poèmes, livres d’artiste… Il en a illustrés davantage. Il dirige la Collection Bleu-Turquin aux éditions Douro.


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


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Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021