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Claudine Bohi et Adrienne Arth - À tâtons dans le siècle (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 16.01.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Arts

Claudine BOHI et Adrienne ARTH - À tâtons dans le siècle - préface de Béatrice Bonhomme, Collection duo, Les Lieux-Dits , 96 pages, 2025, 20 €

Claudine Bohi et Adrienne Arth - À tâtons dans le siècle (par Marc Wetzel)

 


Un livre d'artiste pas comme les autres, car épais et constamment problématique - qui oppose (et conjoint, comme de force) deux dames décisives dans leur art respectif (la poésie, la photographie). Une sorte de combat entre elles, pour le sens. Combat, parce que si c'est Claudine Bohi la poète qui commente la photographe Adrienne Arth - et pas du tout l'inverse - chacune garde son monde, irréductible, intraductible, indéductible. Chacune reste ici farouchement dans son art : la photographe dans ses clichés, qui, comme toutes les pures images, arrivent d'emblée à leur existence complète, et sont leur propre présence, et, comme spécifiquement les photos, enregistrent le monde, reflètent, qu'elles le veuillent ou non, le sérieux et la consistance préalables des choses et des êtres, vivent de leur contact avec ce qu'elles ont enregistré : la complétude et le contact, donc, voilà exactement ce qui ne peut se trouver dans aucun poème, qui, par principe, a l'inachèvement de la voix et la distance des mots.

Dans la photo - malgré les surimpressions et le travail de refonte -, c'est toujours quand même le réel qui promeut l'existence (des corps deviennent signes par leur luminosité captée), alors que dans la poésie, bien sûr, - malgré l'intuition du donné matériel et la matérialité donnée des langues, c'est toujours quand même la parole qui promeut la présence (des signes font corps par leur articulation convoquée). C'est pourquoi il peut y avoir dialogue d'égal à égal entre un poète et un peintre (les deux doivent laborieusement mener ce qu'ils composent vers sa réalité, vers la bonne fin de l'œuvre), mais face au photographe (qui compose ce que la réalité lui amène d'abord, et parle depuis la surface d'une image qu'il ne pourrait creuser sans la détruire), le poète, qui n'obtient de monde qu'en laissant laborieusement ses mots se creuser les uns les autres (et "creuser", dit Claudine Bohi dans "Naître, c'est longtemps", c'est promettre d'ouvrir un puits de mémoire, mais risquer de n'ouvrir que le rien de l'oubli) n'est jamais sûr d'obtenir présence (la lumière est sous ses mots, mais n'est pas tenue d'en surgir !), même si le photographe, sûr par principe de son image, est, par contraste, condamné à ne faire parler qu'elle (sa voix erre sur l'image, sans garantie d'y pouvoir s'enraciner comme de pouvoir s'en envoler). Un combat forcé entre elles, donc, mais ici particulièrement sensé.

Le titre (issu du poème p.69) le dit : À tâtons dans le siècle. C'est le bon titre, en effet, c'est un mode de déplacement dans le XXIeme bien typique et bien digne de lui ! L'imprévisible fulgurance, la très indécise accélération, le protéiforme présentisme de son cours n'a en effet pas meilleur registre que celui du tâtonnement. À chaque instant, l'avenir est prématurément là, demain s'invite dans toutes les brêches d'aujourd'hui, et un avenir déjà là porte inévitablement son inconnu sur lui - et nous voici dès lors tenus, geeks compris, de tâtonner, d'y aborder, par principe, comme au hasard et prudemment, faute de connaissances suffisantes de ce qui sans cesse surgit. Or l'hésitation est justement proscrite, puisque les choses étant serties dans des événements arrivant de plus en plus vite, on n'a justement plus le temps d'y être prudent (la nouveauté hésitant de moins en moins, elle, à se produire - et se décidant plus vite que nous !). Déferlent sur nous de véritables drones d'avenir, et les drones, on le sait, sont obus ... clairvoyants ! Tâtonner est un merveilleux mot pour dire ainsi de trembler utile, de se guider par élimination, d'explorer par sortes de caresses méfiantes les voies de vie encore possibles, multipliant les prises négatives (on se passerait bien de cette multiplicité d'essais, de cette pluralité par défaut, cette débauche d'approches faute d'accroches !), et ce double et rival tâtonnement par images ici, par mots là, veut suivre, par la fidèle discontinuité de ses prises, celle même des advenues de notre nouveau réel (qui est un réel par nouveautés !). Dans les sciences physiques, tout travail exige déplacement continu, et point d'application unique et résolu - mais quel travail pourrait donc effectuer le compulsif intermittent du toucher qu'est le tâtonneur ? Drôle de siècle sur lequel même ses contemporains semblent en retard, et dont aucun esprit, même branché, ne sachant expliquer    ce qu'il est, ne saurait justifier qu'il faille "en être". Mais qui, dans la dévastatrice prolifération du donné qu'à la fois incessamment il constitue et qui exclusivement le constitue, ne laisse au clair qu'un devoir : celui de trier le sens.

C'est en tout cas ce à quoi s'emploient nos deux dames artistes, l'une (la photographe ici, mais qui, étonnamment polyvalente, est elle-même bien autre chose : comédienne, dramaturge) plutôt par exorcisme, en expulsant harmonieusement (si l'on peut dire) le non-sens : la photographie lui permettant de faire sortir du monde ce que ses images contredisent de lui et lui objectent ; l'autre (la poète, tout aussi étonnamment polyvalente, puisque psychanalyste et conférencière) par cette "sorcellerie évocatoire" qu'elle constate être son destin, dont le pari, avec sa difficile mais rigoureuse positivité, est, comme elle le dit et le sait, de faire entrer dans la vie ce qui est dans les mots et qu'ils n'ont pas encore dit. C'est ainsi que Bohi vient commenter Arth, la première donnant voix de vie à ce que les images de la seconde ont silencieusement contredit du monde qu'elles  enregistrent.

Ainsi nous est montré, par la virtuose photographe, ce de quoi le monde est plein et qui justement nous vide de lui, ces présences purement formelles et plénitudes pour rien, qui ne disent aux vies sensibles qu'une chose : "circulez !" (chantiers de désagrégation à ciel ouvert, maniement sans mains de l'emprise numérique, sécheresse de la marée algorithmique en son déferlant cortège de petits calculs, oasis programmables dans leur hiératisme sans dieux, salles d'attente à la fois introuvables et surpeuplées, étouffant aplatissement - mais inextinguible étouffement - des écrans ...), c'est ce prix que n'a plus à payer la réalité pour se produire, cet auto-accouchement sans vie - car sans peine, sans scrupules, sans sas d'ajustement - auquel manque justement le vrai de l'engendrement humain, qui est le nécessairement douloureux passage d'un crâne enflé de pensées par un bassin non-pensant ! C'est, si l'on peut dire, cette réalité n'ayant plus à payer de sa personne pour gagner titre à se produire et démultiplier, qui est ici montrée de ce monde dont nous crevons, et qui nous laisse seuls, mutiques et sans modèle, à devoir payer de la nôtre :

"c'est la solitude

cette mer inemployée

durcie

cette mer inutile

cette mer silencieuse

c'est la solitude

cette silhouette dans le vent

cette définitive absence de cri

et cette douceur enfuie

cette douceur impossible

c'est votre solitude" (p.52)

Ainsi, pour l'image (p.37) de deux chaises vides se tournant le dos (dans un jardin nu, peut-être celui du Luxembourg, au sol comme rasé, nature rendue comme inculte par une culture oisive et auto-portante), le poème, en face, fait ainsi chanter ce qu'elle dénonce :

"... vous regardiez l'absence

et cette sorte de vide

au cœur des choses

au front du monde

pourtant quand s'éternise un arrêt sur l'image

vous regardez encore

vous cherchez ce qui bouge

et c'est dans la parole

elle qui est inlassable

et reprend la vision

elle vous porte plus loin

c'est au bout du silence

que renaît sa musique"

Claudine Bohi a raison : dans le monde vidé de lui-même que montre merveilleusement l'art d'Adrienne Arth, "nous sommes devenus inhabitables" ; et la poète apporte vie et voix aux images du monde qui le contestent en retour :

"Ligne brisée du siècle

de son consentement si chaotique

au désastre (...)

rien ne doit plus bouger

qu'en cet enfermement

fermeture d'un cercle qui n'a plus de centre

tant d'arbres sans forêts

tant de forêts sans arbres

la raison devient folle à ne vouloir qu'elle-même"


Marc Wetzel




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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.