Ciel de nuit blessé par balles suivi de Le temps est une mère, Ocean Vuong (par Didier Ayres)
Ciel de nuit blessé par balles suivi de Le temps est une mère, Ocean Vuong, trad. Marguerite Capelle et Marc Charron, éd. Poésie/Gallimard, n°599, 2026, 240 p., 8,40€
Barroco
Afin de trouver un mot susceptible de rassembler la grande diversité des propos de la poésie d’Ocean Vuong, je dirais Barroco, du portugais « la perle irrégulière ». Or, qu’y a-t-il derrière le poète ? Un jeune homme perdu dans un monde trop vaste pour lui, et qui image sa tragédie par des poèmes touchant aux rêves, à la langue, avec une expression pleine de scories mesurées et décidées, d’altérations recherchées, de quête dans un espace baroque (une sorte d’opéra néo-moderne), de scènes vivantes dans une Amérique défaite dans le sexe et la drogue.
De ces mouvements de perles irrégulières, s’ajoutent le tâtonnement et la reconnaissance d’une identité queer, d’un passé de fils d’émigrés, d’un présent d’amours nobles et douloureuses. Donc, une poésie du délaissement et qui transcende la condition absurde et difficile d’une jeune personne tiraillée entre ce qu’il est et ce qu’il voudrait être.
Du reste, on pourrait affilier son travail à la grande poésie américaine, Ginsberg, Burroughs, les poètes de la Beat génération, ou aux films de Cronenberg et de Gregg Araki. Nous nous trouvons au sein d’une modernité immédiate, contemporaine, et la distance entre l’extériorité des images, confrontées à une morale, des lieux et à la construction de textes - qui souvent se coupent d’une strophe à l’autre comme pour écarteler le lecteur, le pousser dans une prosodie irrégulière -, constituent un travail d’arabesques langagières. Cependant, même dans l’actualité des fast-foods et des rues des villes américaines, le poète ne quitte pas la Genèse, l’Iliade, le mythe d’Orphée, et qui sait ? une lecture attentive de Walt Whitman.
Ô main des minutes, enseigne-moi
à retenir un homme comme la soif
retient l’eau. Laisse toutes les rivières envier
nos bouches. Laisse chaque baiser férir le corps
comme le font les saisons. Où les pommes grondent
la terre avec des sabots rouges. Et je suis ton fils.
Nous sommes dans un monde de vignettes, d’une peinture d’éléments divers, d’éclats visuels, tout autant que pris par une psalmodie, une musique de rhapsode, proche d’une élocution orale. De plus, les poèmes s’inspirent de faits biographiques, de la vie familiale de l’auteur, ce qui aboutit à une sorte de confession mystérieuse où seuls quelques faits sont rendus plausibles, et l’on est surtout attentif « au dessin dans le tapis ». Par ailleurs, la langue elle-même est ornée de mots vietnamiens. Mais c’est surtout de désir que l’on palpite.
Dis-moi que c’était pour la faim
et rien d’autre. Car la faim équivaut à donner
au corps ce qu’il sait
qu’il ne peut garder. Que cette lumière ambre
amputée par une autre guerre
est tout ce qui épingle ma main sur ta poitrine.
Le poème est une espèce d’effraction dans la réalité, comme si derrière il existait un pouvoir attractif supérieur, une réalité suffisamment large pour contenir le tout d’un être déchiré.
Puis, j’ai quitté le sommeil
de la nuit rouge
pour écrire
gia đình
sur ce bloc-notes jaune.
Ou
[…] Ocean, Ocean,
lève-toi. La plus belle partie de ton corps
est là où il se dirige. Et souviens-toi
que la solitude est tout de même du temps passé
avec ce monde. Voici
la chambre où tous se trouvent.
Pour conclure ici, j’ajouterais que c’est à une littérature scopique que nous avons affaire, à un texte baroque filmé sur une pellicule argentique, et parfois animée de passages à la bande vidéo (voire ces films que l’on tournait en famille avec, maintenant, des camescopes devenus vieux), émerveillant et reproduisant une terrible tragédie sans fond et d’une gravité expressive. En un mot : barroco.
Didier Ayres
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