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Chemins de liberté. L'année poétique : 121 poètes d'ajourd'hui. Anthologie réunie et présentée par Jean-Yves Reuzeau (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 18.02.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Chemins de liberté. L'année poétique : 121 poètes d'ajourd'hui. Anthologie réunie et présentée par Jean-Yves Reuzeau. Editions Seghers (Printemps des poètes), 400 pages, janvier 2026, 20€

Chemins de liberté. L'année poétique : 121 poètes d'ajourd'hui. Anthologie réunie et présentée par Jean-Yves Reuzeau (par Marc Wetzel)

 

"... Droit devant, comme un mur noir,

les hordes de miliciens,

à une bonne distance pour toute exécution.

(On dit dans nos casernes que

les miliciens sont proches du peuple,

seul le bouclier les sépare.)

Les tanks TR 580 ne sont pas encore arrivés.

Les belles chenillées nous écraseront

un peu plus tard. Mais pas tous,

nous le constaterons assez tôt :

seule une moitié parmi nous

tombera pour toujours amoureuse

de leurs chenilles ..." (Linda Maria Baros, p.38)


"L'âme, de toute façon, reste un grand mot, trop grand pour toi, qui dépasse largement ton mètre soixante-sept et tes soixante-huit kilos. Tu te tiens hors de toute spéculation, et humblement tu admets que ce n'est pas ton fort de nommer l'inexplicable.

La trinité, cette rengaine indémodable ! Vieille lune qui enfile à la suite le corps, l'âme, l'esprit. Les lier est une vue du dernier, formaté sous nos latitudes à compter par trois. Cette prestigieuse association, d'ailleurs, ne va pas sans accrocs, l'entente est bien houleuse ! Mais toi, mon corps, tous ces remous te laissent de marbre. Que tes deux acolytes, puisqu'on te les attribue sans te demander ton avis, se démènent tout seuls, ces snobinards, avec leur soi-disant supériorité ! Même pas d'amertume, de ta part, de te voir si rarement hissé en haut du podium. Sans appétit pour la compétition, tu gardes la liberté de compter sur tes dix doigts, et toi, mon corps, tu vis très bien campé sur tes deux jambes" (Patricia Castex Menier, p.72)

" ... Dans sa

Version moderne le mal s'assume insolemment

Avec complicité de tous. Y a-t-il un Jésus parmi vous,

Moi, Hérode, je le tue, le tuerai c'est mon rôle,

Le vôtre, m'applaudir en silence. Nul n'entre

Plus directement dans la gloire, de son vivant,

Que le mal, vu par tous en toute visibilité. (...)

Sans doute rêverait-on

Qu'un moins endormi que d'autres, au premier

Rang, lui eût rappelé en face, droit dans les yeux,

Que son plaisir, sa fable, son désennui avait déjà coûté

Le sacrifice de six cent mille jeunes dans l'action.

Qu'il eût sans aucun doute payé de la sienne

Sur le champ car, réveil pour réveil, d'autres yeux

Se fussent aussitôt désensablés, désenfablés, tant l'audace

D'un seul peut quelquefois suffire à l'éveil collectif.

Désespéré par sa mort propre, le monstre

Cherche l'égal, l'ennemi légal qui la précipitera, combat

Homme à homme. Aucune fable de notre

Connaissance ne se passe de monstre pour ce que lui seul

Confirme la puissance légendaire de la réalité" (Jacques Darras, p.90)

"Je n'ai pas peur du loup

Il m'a déjà mangée

C'est ça que tu ne peux

Semble-t-il

Digérer

Je suis encore couverte de ses sucs gastriques

Gluante de ses entrailles

J'ai le prix du public ..." (Chloé Delaume, p.99)

"... ce qui fait qu'on a été des lâches

ce qui a rendu nos pensées plus dures et nos mots plus mous

ce qui a rendu nos bouches violettes encore un peu beaucoup plus tristes

ce qui nous a rendu incapables de parler tout le reste est obscur

ce qui est obscur est partout dans l'univers cependant c'est normal

ce qui est chimiquement normal partout dans l'univers me parle

ce qui me rend incapable de parler me parle aussi

ce qui occulte la tristesse d'un coup

ce qui me parle veut me parler d'une joie des atomes partout dans l'univers

ce qui occulte la tristesse d'un coup

ce qui me parle obscurément dans l'univers cessera cependant de parler

ce qui met fin à la parole me montre un chemin

ce qui me libère oralement me hante objectivement

ce qui me hante objectivement dans l'univers c'est toi." (Jonas Fortier, p.134)

"dans leurs yeux

il n'y a jamais l'autre

dans leurs yeux

il n'y a qu'eux

ils sont les ombres

de nos lumières

eux disent

qu'ils aiment leurs pays

c'est eux

qu'ils aiment

sans savoir le verbe aimer" (Yvon Le Men, p.174)

"enfant, dans mon lit, je demande à jésus de me faire belle

et mince le lendemain matin.

je demande à jésus que les autres enfants m'aiment

que clara m'invite à son anniversaire

que les jours longs finissent

que papa

n'ait pas d'accident en rentrant du travail.

enfant, je demande à jésus de venir me chercher puisqu'ici

je suis

une grosse vache à lunettes :

les grosses vaches à lunettes ne devraient pas

habiter cette terre

les grosses vaches à lunettes appartiennent au ciel.

enfant, donc, je parle avec jésus

je ne sais pas qui m'a dit

qu'il peut entendre ce que je tais pourtant je sais qu'il voit

mon cœur enfant,

une vallée de cendres.

à la récré je vais voir la psy de mon école

elle a un bureau

à côté des chiottes

elle est obligée de me parler parce que c'est son travail

elle s'inquiète pour moi

alors

je préfère jésus :

il est plein d'espoir plutôt que d'inquiétude

contrairement à ma psy

il sait

que tout ça finira" (Mag Levêque, p.189)

"La vérité c'est que les hommes

sont en panne d'air

la vérité c'est que les hommes

ont fait faillite

en ce qui leur reste de quota d'humanité

nous avons oublié d'être nous-mêmes

nous avons disloqué notre secrète serrure

en satin bleu

de locataire

de la Planète

et nous avons jeté la clé du rêve à la mer

nous avons oublié de faire grand bloc

pour une poétique pyramidale vers une étoile

à hauteur des femmes et des hommes

nous avons oublié de faire grand bloc

pour ériger des ponts amovibles

hospitaliers au bateau papier de l'enfance

Nous avons perdu la côte

voilà

comme des peintres du virtuel

se réveillant un matin avec des mains pleines de crimes

et de sang de peuples bien réels sur la toile

Nous avons oublié d'être artistes

opérant à cœur ouvert pour le vivant" (James Noël, p. 236)

"Parfois au téléphone je dis que j'ai des enfants

Je dois aller chercher mes enfants, je dis

Ou bien : excusez-moi, le télétravail avec les enfants, vous savez

Parfois au téléphone je dis que j'ai un mari

Normalement c'est mon mari qui s'occupe de ça

Mais là il est à l'hôpital, oui

Parfois au téléphone je me transforme en ménagère des fifties

Et je dis : je ne sais pas, ça dépend de quand mon mari rentre

Parfois au téléphone je dis que tu es encore là

Avec mon compagnon oui nous aimons le quartier

C'est un peu bruyant

Et je raccroche

Et je me dis : je les ai bien eus

Sans savoir qui " (Pauline Picot, p.265)

"les lettres étaient envoyées

mais elles n'arrivaient pas

non que le postier soit mort en route

encore moins qu'un voleur à la tire

lui ait arraché la sacoche

ni qu'il se soit enivré de tant de malheurs

titubant d'un bar à l'autre

lui le patron de l'attente

c'est qu'il y avait un trou dans l'espoir

et tout ce qui avait un nom y tombait

moi aussi un jour j'y suis tombé

j'avais encore la plume dans la main

l'encre n'était pas encore sèche

elle sèchera en tombant

me suis-je dit" (Jean Portante, p.273)

" ... Après cent cinquante jours de dérive

Le temps que le sol absorbe ce surcroit d'humidité

Où étiez-vous Seigneur quand l'arche s'est posée

Dont Vous m'aviez laissé ouvrir seul la porte

Que Vous aviez à notre départ Vous-même fermée

Je cite

"Et Yahvé ferma la porte sur Noé"

J'ai bien lu tout de même

C'est dans le récit de Vos exploits

Qu'on appelle la Genèse

Pensant que vous seriez là pour nous accueillir

Nous souhaiter bonne chance dans notre nouvelle vie

Mais personne

Que ce spectacle de pure désolation

De Vos mauvais brouillons gonflés de vase

Personne que notre solitude éternelle

Et cette colombe narquoise tenant dans son bec

Une brindille d'olivier

Que les gens mal informés peut-être

Brandissent en signe de paix ... " (Jean Rouaud, p.298)

"Pourquoi préférons-nous les bourreaux ?

Les victimes sont abîmées, blessées,

meurtries, pour toujours,

à l'intérieur, à l'extérieur.

Les cauchemars ne quittent pas les victimes.

Les bourreaux ne font pas de cauchemars.

Ils n'en ont rien à foutre.

Ils n'ont rien à reconstruire.

Pour eux, tout est déjà construit.

Leurs familles, leurs enfants, leurs voisins les attendent.

Voilà pourquoi nous préférons les bourreaux aux victimes.

Les victimes vont mal.

Les bourreaux vont bien." (Pierre Tilman, p.320)

" Et moi l'enfant par famille qui n'aura pas eu d'enfants

Il faut bien la force des tragédies pour

Raide

À peu près digne

Se tenir et que, torse indemne et rectiligne, de ne jamais s'être

propulsé vers d'autres altitudes, notamment celle dedans qui

y aurait glissé nouvelle vallée, le corps annonce :

Je suis le dernier morceau fille ici de l'arbre

Tandis qu'à côté branche et branche poussent

Et les frères me font des neveux

La force des tragédies

Les proférantes des hauts des montagnes

Les paroles dites sous ciel entier, pour avoir le droit de vivre

et que, sans nous éviter, le vent

Nous souffle aussi dessus, vis, comme tu es vis,

Tu mourras simplement un peu plus brune

Que tes frères,

D'avoir préféré le soleil

À l'existence" (Milène Tournier, p.327)

On dira, bien sûr avec raison, qu'il n'y a pas besoin d'être poète, ni de lire des poètes, pour être "libre", pour faire ce qu'on veut, résister à ce qui rebute, ou même "pouvoir toutes choses sur soi" (comme dit joliment Montaigne). Reste qu'il y a besoin de savoir penser, deviner et chanter pour arpenter avec profit des "chemins de liberté" - parce que penser ouvre du choix, deviner favorise et cultive les occasions, et chanter fait mériter d'être sauvé - et la poésie peut vraiment là quelque chose (sa parole invoque toujours le pouvoir de vivre, et formule les images et idées qui le servent).

Peut-être aussi raillera-t-on ce projet d'aligner (et par ordre alphabétique !) cent-vingt-et-un poètes qui, dans leur queue-leu-leu sans contact ni dialogue, se confrontent à l'unique et abstraite consigne ("Liberté : force vive, et déployée") en ayant eux-mêmes été d'abord choisis. Il y a l'altitude du thème et l'exigence de l'exercice, mais il y a surtout risques de disparité (leurs miracles sans liens allant en tout sens !) et de comparaison (le lecteur jugeant à loisir leurs respectives apparitions, et essayant sur eux la liberté même dont les auteurs l'auront informé et nourri).

Mais trois choses frappent : l'intelligence naturelle (non-synthétique, non-programmable) que nos auteurs "déploient" justement : la latitude bricolée, l'artisanale liberté de leurs improvisations, le juste étalement de chaque initiative (sobre, même quand elle est hasardeuse ; sincère, même quand elle est affutée ; généreuse, même quand elle est cruelle). En second lieu, le discernement unanime et immédiat du mal : l'art de salir ou mutiler le meilleur d'autrui, ou de le mener par le pire, ne paraît échapper à aucun esprit ici - et l'on vient souvent, honnêtement et lucidement, rendre compte aussi des libertés du monstre, du loup, du bourreau, du pervers (y compris de ceux qu'on loge en soi : bien sûr, être libre, comme disaient les Anciens, c'est pouvoir ne pas être l'homme d'un autre ; mais cet autre dont ne pas dépendre, et qu'il ne nous faut pas laisser piloter nos actes, peut se trouver tout autant en nous !). Enfin, l'on ne cesse de penser, les lisant, à l'étrange (car immotivée) coïncidence, en latin, de la liberté et du livre (le même "liber" disant, comme adjectif, la noblesse de celui qui, affranchi et disposant du sens de ses propres efforts, peut d'autant répondre de lui-même ; et, comme substantif, disant le "livre", la partie vivante de l'écorce sur laquelle on écrivait autrefois, puis un recueil de pages qui, dans leur solidarité publique et portative, peuvent, devant nous, répondre les unes des autres).

La plupart des textes de ce livre incitent ainsi à un neuf et loyal dialogue entre forces de vie que tout oppose, et que rien spontanément n'aurait mené à s'entre-considérer, sinon toujours avec respect (!), en tout cas avec intérêt : ici, Rouaud faisant se chamailler les libertés de Noé et de Dieu ; Mag Levêque laissant directement Jésus et sa psychologue comparer ce qu'ils pourraient lever de sa disgrâce ;  Tilman attablant au même banquet du mal victimes et bourreaux, pour débriefer jubilatoirement leurs sorts respectifs ; Pauline Picot passant le combiné à celle qui, en elle, ne se laisserait plus faire, mais s'écoute complaisamment mentir ; Darras rabattant une liberté monstrueuse sur elle-même pour lui faire sentir ce qu'elle "déploie" vraiment etc.

Jean-Yves Reuzeau, le maître d'oeuvre de l'ouvrage, rapproche, dans sa présentation, "l'éveil" de la "sentinelle", et "l'indocilité de la poésie" - et c'est bien une inattendue et féconde indocilité de sentinelle qu'on constate et apprécie dans les contributeurs de ces "chemins de liberté". Eux, témoins, mieux que nous, de la terreur qui gagne notre intelligence collective, autant que de sa fascination pour l'absolue nouveauté du chaos qui vient, nos poètes, radicalement, rafraîchissent notre attention, au sens où, écrivait tout récemment Philippe Beck sur Sitaudis, "La pensée contemporaine négocie en son sein le mariage de l'horreur et de l'admiration, faute de quoi elle vieillit sur place".

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(il était impossible, au vu du nombre d'auteurs ici groupés, et de leur peu commune liberté, de n'oublier aucun des meilleurs textes de l'ouvrage. On se permet juste de signaler au potentiel lecteur quelques autres impressionnantes (justes et profondes) contributions. Ainsi Anna Ayanoglou, Sara Bourre, Seyhmus Dagtekin, Séverine Daucourt, Benjamin Guérin, Victor Malzac, Guillaume Métayer, Anna Milani, Antoine Mouton, Camille Paix, Baptiste Pizzinat, Myette Ronday, Eric Sarner. Pour m'en tenir ici aux auteurs peut-être moins connus que quelques plus célèbres, là aussi présents, Claudine Bohi, Ariane Dreyfus, Cécile A. Holdban, Jean-Pierre Otte, Serge Pey, James Sacré, Pierre Vinclair ... qui nous ravissent).


Marc Wetzel



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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.