Chemins de liberté. L'année poétique : 121 poètes d'ajourd'hui. Anthologie réunie et présentée par Jean-Yves Reuzeau (par Marc Wetzel)
Chemins de liberté. L'année poétique : 121 poètes d'ajourd'hui. Anthologie réunie et présentée par Jean-Yves Reuzeau. Editions Seghers (Printemps des poètes), 400 pages, janvier 2026, 20€
"... Droit devant, comme un mur noir,
les hordes de miliciens,
à une bonne distance pour toute exécution.
(On dit dans nos casernes que
les miliciens sont proches du peuple,
seul le bouclier les sépare.)
Les tanks TR 580 ne sont pas encore arrivés.
Les belles chenillées nous écraseront
un peu plus tard. Mais pas tous,
nous le constaterons assez tôt :
seule une moitié parmi nous
tombera pour toujours amoureuse
de leurs chenilles ..." (Linda Maria Baros, p.38)
"L'âme, de toute façon, reste un grand mot, trop grand pour toi, qui dépasse largement ton mètre soixante-sept et tes soixante-huit kilos. Tu te tiens hors de toute spéculation, et humblement tu admets que ce n'est pas ton fort de nommer l'inexplicable.
La trinité, cette rengaine indémodable ! Vieille lune qui enfile à la suite le corps, l'âme, l'esprit. Les lier est une vue du dernier, formaté sous nos latitudes à compter par trois. Cette prestigieuse association, d'ailleurs, ne va pas sans accrocs, l'entente est bien houleuse ! Mais toi, mon corps, tous ces remous te laissent de marbre. Que tes deux acolytes, puisqu'on te les attribue sans te demander ton avis, se démènent tout seuls, ces snobinards, avec leur soi-disant supériorité ! Même pas d'amertume, de ta part, de te voir si rarement hissé en haut du podium. Sans appétit pour la compétition, tu gardes la liberté de compter sur tes dix doigts, et toi, mon corps, tu vis très bien campé sur tes deux jambes" (Patricia Castex Menier, p.72)
" ... Dans sa
Version moderne le mal s'assume insolemment
Avec complicité de tous. Y a-t-il un Jésus parmi vous,
Moi, Hérode, je le tue, le tuerai c'est mon rôle,
Le vôtre, m'applaudir en silence. Nul n'entre
Plus directement dans la gloire, de son vivant,
Que le mal, vu par tous en toute visibilité. (...)
Sans doute rêverait-on
Qu'un moins endormi que d'autres, au premier
Rang, lui eût rappelé en face, droit dans les yeux,
Que son plaisir, sa fable, son désennui avait déjà coûté
Le sacrifice de six cent mille jeunes dans l'action.
Qu'il eût sans aucun doute payé de la sienne
Sur le champ car, réveil pour réveil, d'autres yeux
Se fussent aussitôt désensablés, désenfablés, tant l'audace
D'un seul peut quelquefois suffire à l'éveil collectif.
Désespéré par sa mort propre, le monstre
Cherche l'égal, l'ennemi légal qui la précipitera, combat
Homme à homme. Aucune fable de notre
Connaissance ne se passe de monstre pour ce que lui seul
Confirme la puissance légendaire de la réalité" (Jacques Darras, p.90)
"Je n'ai pas peur du loup
Il m'a déjà mangée
C'est ça que tu ne peux
Semble-t-il
Digérer
Je suis encore couverte de ses sucs gastriques
Gluante de ses entrailles
J'ai le prix du public ..." (Chloé Delaume, p.99)
"... ce qui fait qu'on a été des lâches
ce qui a rendu nos pensées plus dures et nos mots plus mous
ce qui a rendu nos bouches violettes encore un peu beaucoup plus tristes
ce qui nous a rendu incapables de parler tout le reste est obscur
ce qui est obscur est partout dans l'univers cependant c'est normal
ce qui est chimiquement normal partout dans l'univers me parle
ce qui me rend incapable de parler me parle aussi
ce qui occulte la tristesse d'un coup
ce qui me parle veut me parler d'une joie des atomes partout dans l'univers
ce qui occulte la tristesse d'un coup
ce qui me parle obscurément dans l'univers cessera cependant de parler
ce qui met fin à la parole me montre un chemin
ce qui me libère oralement me hante objectivement
ce qui me hante objectivement dans l'univers c'est toi." (Jonas Fortier, p.134)
"dans leurs yeux
il n'y a jamais l'autre
dans leurs yeux
il n'y a qu'eux
ils sont les ombres
de nos lumières
eux disent
qu'ils aiment leurs pays
c'est eux
qu'ils aiment
sans savoir le verbe aimer" (Yvon Le Men, p.174)
"enfant, dans mon lit, je demande à jésus de me faire belle
et mince le lendemain matin.
je demande à jésus que les autres enfants m'aiment
que clara m'invite à son anniversaire
que les jours longs finissent
que papa
n'ait pas d'accident en rentrant du travail.
enfant, je demande à jésus de venir me chercher puisqu'ici
je suis
une grosse vache à lunettes :
les grosses vaches à lunettes ne devraient pas
habiter cette terre
les grosses vaches à lunettes appartiennent au ciel.
enfant, donc, je parle avec jésus
je ne sais pas qui m'a dit
qu'il peut entendre ce que je tais pourtant je sais qu'il voit
mon cœur enfant,
une vallée de cendres.
à la récré je vais voir la psy de mon école
elle a un bureau
à côté des chiottes
elle est obligée de me parler parce que c'est son travail
elle s'inquiète pour moi
alors
je préfère jésus :
il est plein d'espoir plutôt que d'inquiétude
contrairement à ma psy
il sait
que tout ça finira" (Mag Levêque, p.189)
"La vérité c'est que les hommes
sont en panne d'air
la vérité c'est que les hommes
ont fait faillite
en ce qui leur reste de quota d'humanité
nous avons oublié d'être nous-mêmes
nous avons disloqué notre secrète serrure
en satin bleu
de locataire
de la Planète
et nous avons jeté la clé du rêve à la mer
nous avons oublié de faire grand bloc
pour une poétique pyramidale vers une étoile
à hauteur des femmes et des hommes
nous avons oublié de faire grand bloc
pour ériger des ponts amovibles
hospitaliers au bateau papier de l'enfance
Nous avons perdu la côte
voilà
comme des peintres du virtuel
se réveillant un matin avec des mains pleines de crimes
et de sang de peuples bien réels sur la toile
Nous avons oublié d'être artistes
opérant à cœur ouvert pour le vivant" (James Noël, p. 236)
"Parfois au téléphone je dis que j'ai des enfants
Je dois aller chercher mes enfants, je dis
Ou bien : excusez-moi, le télétravail avec les enfants, vous savez
Parfois au téléphone je dis que j'ai un mari
Normalement c'est mon mari qui s'occupe de ça
Mais là il est à l'hôpital, oui
Parfois au téléphone je me transforme en ménagère des fifties
Et je dis : je ne sais pas, ça dépend de quand mon mari rentre
Parfois au téléphone je dis que tu es encore là
Avec mon compagnon oui nous aimons le quartier
C'est un peu bruyant
Et je raccroche
Et je me dis : je les ai bien eus
Sans savoir qui " (Pauline Picot, p.265)
"les lettres étaient envoyées
mais elles n'arrivaient pas
non que le postier soit mort en route
encore moins qu'un voleur à la tire
lui ait arraché la sacoche
ni qu'il se soit enivré de tant de malheurs
titubant d'un bar à l'autre
lui le patron de l'attente
c'est qu'il y avait un trou dans l'espoir
et tout ce qui avait un nom y tombait
moi aussi un jour j'y suis tombé
j'avais encore la plume dans la main
l'encre n'était pas encore sèche
elle sèchera en tombant
me suis-je dit" (Jean Portante, p.273)
" ... Après cent cinquante jours de dérive
Le temps que le sol absorbe ce surcroit d'humidité
Où étiez-vous Seigneur quand l'arche s'est posée
Dont Vous m'aviez laissé ouvrir seul la porte
Que Vous aviez à notre départ Vous-même fermée
Je cite
"Et Yahvé ferma la porte sur Noé"
J'ai bien lu tout de même
C'est dans le récit de Vos exploits
Qu'on appelle la Genèse
Pensant que vous seriez là pour nous accueillir
Nous souhaiter bonne chance dans notre nouvelle vie
Mais personne
Que ce spectacle de pure désolation
De Vos mauvais brouillons gonflés de vase
Personne que notre solitude éternelle
Et cette colombe narquoise tenant dans son bec
Une brindille d'olivier
Que les gens mal informés peut-être
Brandissent en signe de paix ... " (Jean Rouaud, p.298)
"Pourquoi préférons-nous les bourreaux ?
Les victimes sont abîmées, blessées,
meurtries, pour toujours,
à l'intérieur, à l'extérieur.
Les cauchemars ne quittent pas les victimes.
Les bourreaux ne font pas de cauchemars.
Ils n'en ont rien à foutre.
Ils n'ont rien à reconstruire.
Pour eux, tout est déjà construit.
Leurs familles, leurs enfants, leurs voisins les attendent.
Voilà pourquoi nous préférons les bourreaux aux victimes.
Les victimes vont mal.
Les bourreaux vont bien." (Pierre Tilman, p.320)
" Et moi l'enfant par famille qui n'aura pas eu d'enfants
Il faut bien la force des tragédies pour
Raide
À peu près digne
Se tenir et que, torse indemne et rectiligne, de ne jamais s'être
propulsé vers d'autres altitudes, notamment celle dedans qui
y aurait glissé nouvelle vallée, le corps annonce :
Je suis le dernier morceau fille ici de l'arbre
Tandis qu'à côté branche et branche poussent
Et les frères me font des neveux
La force des tragédies
Les proférantes des hauts des montagnes
Les paroles dites sous ciel entier, pour avoir le droit de vivre
et que, sans nous éviter, le vent
Nous souffle aussi dessus, vis, comme tu es vis,
Tu mourras simplement un peu plus brune
Que tes frères,
D'avoir préféré le soleil
À l'existence" (Milène Tournier, p.327)
On dira, bien sûr avec raison, qu'il n'y a pas besoin d'être poète, ni de lire des poètes, pour être "libre", pour faire ce qu'on veut, résister à ce qui rebute, ou même "pouvoir toutes choses sur soi" (comme dit joliment Montaigne). Reste qu'il y a besoin de savoir penser, deviner et chanter pour arpenter avec profit des "chemins de liberté" - parce que penser ouvre du choix, deviner favorise et cultive les occasions, et chanter fait mériter d'être sauvé - et la poésie peut vraiment là quelque chose (sa parole invoque toujours le pouvoir de vivre, et formule les images et idées qui le servent).
Peut-être aussi raillera-t-on ce projet d'aligner (et par ordre alphabétique !) cent-vingt-et-un poètes qui, dans leur queue-leu-leu sans contact ni dialogue, se confrontent à l'unique et abstraite consigne ("Liberté : force vive, et déployée") en ayant eux-mêmes été d'abord choisis. Il y a l'altitude du thème et l'exigence de l'exercice, mais il y a surtout risques de disparité (leurs miracles sans liens allant en tout sens !) et de comparaison (le lecteur jugeant à loisir leurs respectives apparitions, et essayant sur eux la liberté même dont les auteurs l'auront informé et nourri).
Mais trois choses frappent : l'intelligence naturelle (non-synthétique, non-programmable) que nos auteurs "déploient" justement : la latitude bricolée, l'artisanale liberté de leurs improvisations, le juste étalement de chaque initiative (sobre, même quand elle est hasardeuse ; sincère, même quand elle est affutée ; généreuse, même quand elle est cruelle). En second lieu, le discernement unanime et immédiat du mal : l'art de salir ou mutiler le meilleur d'autrui, ou de le mener par le pire, ne paraît échapper à aucun esprit ici - et l'on vient souvent, honnêtement et lucidement, rendre compte aussi des libertés du monstre, du loup, du bourreau, du pervers (y compris de ceux qu'on loge en soi : bien sûr, être libre, comme disaient les Anciens, c'est pouvoir ne pas être l'homme d'un autre ; mais cet autre dont ne pas dépendre, et qu'il ne nous faut pas laisser piloter nos actes, peut se trouver tout autant en nous !). Enfin, l'on ne cesse de penser, les lisant, à l'étrange (car immotivée) coïncidence, en latin, de la liberté et du livre (le même "liber" disant, comme adjectif, la noblesse de celui qui, affranchi et disposant du sens de ses propres efforts, peut d'autant répondre de lui-même ; et, comme substantif, disant le "livre", la partie vivante de l'écorce sur laquelle on écrivait autrefois, puis un recueil de pages qui, dans leur solidarité publique et portative, peuvent, devant nous, répondre les unes des autres).
La plupart des textes de ce livre incitent ainsi à un neuf et loyal dialogue entre forces de vie que tout oppose, et que rien spontanément n'aurait mené à s'entre-considérer, sinon toujours avec respect (!), en tout cas avec intérêt : ici, Rouaud faisant se chamailler les libertés de Noé et de Dieu ; Mag Levêque laissant directement Jésus et sa psychologue comparer ce qu'ils pourraient lever de sa disgrâce ; Tilman attablant au même banquet du mal victimes et bourreaux, pour débriefer jubilatoirement leurs sorts respectifs ; Pauline Picot passant le combiné à celle qui, en elle, ne se laisserait plus faire, mais s'écoute complaisamment mentir ; Darras rabattant une liberté monstrueuse sur elle-même pour lui faire sentir ce qu'elle "déploie" vraiment etc.
Jean-Yves Reuzeau, le maître d'oeuvre de l'ouvrage, rapproche, dans sa présentation, "l'éveil" de la "sentinelle", et "l'indocilité de la poésie" - et c'est bien une inattendue et féconde indocilité de sentinelle qu'on constate et apprécie dans les contributeurs de ces "chemins de liberté". Eux, témoins, mieux que nous, de la terreur qui gagne notre intelligence collective, autant que de sa fascination pour l'absolue nouveauté du chaos qui vient, nos poètes, radicalement, rafraîchissent notre attention, au sens où, écrivait tout récemment Philippe Beck sur Sitaudis, "La pensée contemporaine négocie en son sein le mariage de l'horreur et de l'admiration, faute de quoi elle vieillit sur place".
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(il était impossible, au vu du nombre d'auteurs ici groupés, et de leur peu commune liberté, de n'oublier aucun des meilleurs textes de l'ouvrage. On se permet juste de signaler au potentiel lecteur quelques autres impressionnantes (justes et profondes) contributions. Ainsi Anna Ayanoglou, Sara Bourre, Seyhmus Dagtekin, Séverine Daucourt, Benjamin Guérin, Victor Malzac, Guillaume Métayer, Anna Milani, Antoine Mouton, Camille Paix, Baptiste Pizzinat, Myette Ronday, Eric Sarner. Pour m'en tenir ici aux auteurs peut-être moins connus que quelques plus célèbres, là aussi présents, Claudine Bohi, Ariane Dreyfus, Cécile A. Holdban, Jean-Pierre Otte, Serge Pey, James Sacré, Pierre Vinclair ... qui nous ravissent).
Marc Wetzel
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