Chair, David Szalay (par Didier Smal)
Chair, David Szalay, trad. de l’anglais par Benoït Philippe, Albin Michel, janvier 2026, 386 pages, 22,90 €
Edition: Albin Michel
Les premiers romans de David Szalay sont problématiques selon la critique anglo-saxonne, car se pose la question de leur classification en tant que… romans. Mais d’après cette même critique, Chair (Booker Prize 2025), le sixième roman de Szalay, se rapproche du genre, entre autres parce que le récit est ici centré sur un seul personnage, un Hongrois du nom de István. Dire que Chair raconte la vie d’István serait excessif : ce sont plutôt dix épisodes de celle-ci qui sont adjoints les uns aux autres, dans une solution de continuité qui étonne au début, puis devient la norme en passant de l’un à l’autre des dix chapitres – mais en ce sens, on pourrait considérer que Szalay propose ici une réflexion sur la mémoire et sur la vérité narrative de nos vies : nous semblons nous aussi, à l’image de István, passer d’un épisode à l’autre, avec parfois une, deux ou cinq années qui disparaissent de notre narration, ou se résument en quelques phrases expliquant comment on est passés, par exemple, de 1993 à 1997 – et quatre années sont perdues. Inintéressantes ? Non, juste peu pertinentes eu égard à l’histoire de notre vie.
En ce sens, Szalay, c’est l’anti-Balzac ou l’anti-Dickens – l’anti-tout-ce-qui-a-fait-la-grandeur-du roman-occidental-ou-slave. Il raconte l’ascension et la chute de István avec une sobriété exemplaire, sans nul pathos, comme pour signifier que la société occidentale est désormais dépourvue de toute émotion, comme si cette société perverse s’était éloignée d’elle-même au point de traverser des horreurs (pour István, la mort d’un camarade en Irak, ou celle de son fils) non seulement sans trouver les mots pour exprimer ce qu’on en ressent mais en plus sans éprouver la nécessité de mettre des mots sur ces horreurs. Ou alors, juste avec un thérapeute, une fois par semaine, et en prenant l’un ou l’autre médicament – comme si l’âme, si elle existe encore, pouvait être guérie d’un coup de baguette magique, de quelques minutes impersonnelles avec un professionnel (que Szalay ne décrit pas encore comme remplacé par une IA…) et d’une molécule calibrée à la grosse louche.
Cette sobriété observée dans la narration, c’est aussi celle des dialogues, d’une exemplaire sécheresse, d’une creux abyssal : une ligne par personnage lors d’un échange, parfois deux, plus rarement trois, très exceptionnellement quatre. On ne dit rien, on n’exprime rien, surtout pas face à une œuvre d’art – même une proposition de faire l’amour est accueillie d’un simple « OK ». (Mais l’on comprend que d’autres échanges, plus réels, ont lieu puisqu’ils sont mentionnés au fil de la narration – mais Szalay choisit de ne montrer que ces échanges troublants de brièveté, peut-être parce que correspondant à la vérité de nos échanges modernes, parfois même résumés à des émoticônes.) Posture cynique ? Houellebecquisme à l’anglo-saxonne ? Que nenni : toujours le même constat d’une vie dépourvue de tout sens et donc de toute émotion. On se rencontre, on a des rapports sexuels, qui parfois deviennent de l’amour ou du moins ce qui en tient lieu dans la société moderne, et parfois même il y a un enfant qui naît – dont on ne sait que faire, et qui finit par se droguer au point de frôler la mort ou par jouer sur une quelconque console de jeu des heures durant à l’âge où l’on s’ébattait entre amis dans les romans de Pagnol – il y a quasi un siècle, autant dire un millénaire ou une autre période finissant en –cène.
De la lecture de Chair, écrit avec une gomme à la main afin d’éliminer toute aspérité sentimentale ou liée à l’agitation de l’âme (et les deux sont peut-être sœurs siamoises), on retire une grande mélancolie – parce que l’on ressent au fond de soi que Szalay n’a pas forcé le trait, que même si l’histoire de István est peu probable, ce mouvement de balancier, unique, forcément unique, entre une vie pauvre en Hongrie et une vie outrancièrement riche en Angleterre (et d’autres lieux en Europe, à peine traversé, à peine regardés), elle reflète la triste et banale atonie de vies occidentales dépourvues désormais de toute véritable émotivité. Cela fait-il de ce roman un chef-d’œuvre ? Non, malgré une langue acérée excellemment rendue par une traduction précise et soigneuse, car il manque du souffle nécessaire pour qu’une seconde lecture puisse en dévoiler du méconnu à première lecture – mais en ce sens, il est bien à l’image de nos sociétés, et si tel était le désir de Szalay, tendre un miroir à l’Occident, Chair est une véritable réussite.
Didier Smal
David Szalay (1974) est un auteur canado-hongrois, reconnu comme l’un des meilleurs jeunes écrivains anglais actuels. Chair est son sixième roman, les deux précédents ayant fait l’objet d’une traduction en français.
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