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Celestopol 1922, Emmanuel Chastellière (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 14.11.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman, Science-fiction

Celestopol 1922, Emmanuel Chastellière, Folio SF, mai 2023, 704 pages, 10,90 €

Edition: Folio (Gallimard)

Celestopol 1922, Emmanuel Chastellière (par Didier Smal)

 

Après trois romans disséminés chez divers éditeurs, Emmanuel Chastellière retourne à ses amours lunaires pour un second recueil de nouvelles dont l’action se situe à Celestopol. Dans un univers uchronique, voire cyberpunk (mais où le « sélénium » aurait remplacé la vapeur), Celestopol est une cité lunaire gouvernée par le duc Nikolaï, neveu de l’impératrice de Russie, au début du vingtième siècle. Le principe de l’uchronie permet à l’auteur une narration riche, foisonnant de détails liés à l’époque choisie, avec des personnages historiques apparaissant en chair et en os si l’on peut dire (dont Marie Curie), d’autres mentionnés en passant mais avec une pertinence infaillible (une statue de Nikolaï avait été « commandée quelques années plus tôt à Medardo Rosso, un sculpteur à la mode en Europe ») ou d’autres encore se voyant offrir une reconnaissance autre que dans notre univers : ainsi, une note en bas de page de l’auteur signale que Alexandre Chargueï, directeur d’un programme « destiné, selon certains bruits, à l’exploration des astres lointains au-delà de la ceinture d’astéroïdes », était un « mathématicien ukrainien prodige, le premier à théoriser la méthode du rendez-vous en orbite lunaire [;] dans notre réalité –, il est loin d’avoir connu la carrière qu’il méritait ».

Le plus remarquable de ces écarts liés à des célébrités est Howard Carter, dont la nouvelle La Malédiction du pharaon fait un malchanceux atteint de la malaria engagé pour une mission archéologique sur la Lune et affligé d’apprendre qu’un Allemand a découvert la tombe de Toutânkhamon – normal, dans l’univers de Celestopol, l’Angleterre, « brisée », a perdu tout son lustre et les autres puissances européennes se sont partagé son empire, au point que la France est dirigée par un « Napoléon IV haïtien ».

Pour autant, Celestopol 1922 ne s’apparente que de loin à un ouvrage où la référence historique et le clin d’œil seraient le seul intérêt, d’où d’ailleurs les notes en bas de page de l’auteur : il se joue des références, mais n’en fait pas son fonds de commerce, si l’on peut dire. Celui-ci serait plutôt à chercher du côté de quelques personnages typés voire typiques récurrents, à commencer par le duo de mercenaires hors normes Wojtek (un homme dont le cerveau a été transféré dans le corps de l’ours qui l’a tué, d’où une réflexion occasionnelle sur le sentiment de non-humanité) et Arnrún (une Islandaise ancrée dans les croyances de son peuple au point d’invoquer parfois le Ragnarök et d’avoir nommé une de ses deux armes de poing Fenrir) ou Li Chen, le Chinois patron de la pègre locale qui cohabite bon gré mal gré avec les Cheyennes, des voyous qui se sont nommés de la sorte en référence aux Apaches parisiens. Il y a aussi l’attachante et extravagante Tuppence, la maîtresse de Nikolaï, ou encore l’automate plus qu’humain Ajax, qui permet une réflexion discrète, plutôt liée à notre époque, sur la place des robots dans la société, et le degré d’humanité à leur concéder. D’ailleurs, une des nouvelles du présent recueil, Paint Pastel Princess, résonne étrangement avec des préoccupations contemporaines : la sexualité est-elle possible avec une automate (ou, aujourd’hui, un robot) ? Où se situe la limite entre l’être et l’objet ? C’est ainsi une des élégances de Chastellière que de proposer, au fil de récits menés de main de maître (malgré l’un ou l’autre errement syntaxique), par le biais d’une uchronie sérieusement menée, même si on est loin du « hard science », non seulement une vision décalée du début du vingtième siècle mais aussi un miroir tendu à notre époque. Ce miroir est bien sûr déformant, écart narratif oblige, mais il incite à jeter un autre regard.

Cet autre regard, dans un ouvrage siglé science-fiction, est aussi celui de la magie, qu’elle soit liée à des perturbations quasi quantiques (la nouvelle Katarzyna est ainsi digne de la plume d’un Christopher Priest), à la présence effective d’un magicien (le Sélim aussi étrange et inquiétant de Une nuit à l’Opéra Romanova) ou à des références au folklore russe ou plus largement slave qui rendent poreuse la frontière entre science et magie à Celestopol. On croise ainsi un Vourdalak dans la nouvelle Un visage dans la cendre, nouvelle qui se conclut sur une référence à « un film allemand, qui fait beaucoup parler de lui… D’un certain Murnau ? Nosferatu ? Voilà, c’est ça, Nosferatu le vampire ! ». Dans la même nouvelle est évoqué le chat Baioun, une « créature magique qui mange les autres chats dans les contes fantastiques russes », évocation qui prélude le feu d’artifice folklorique qu’est la nouvelle La Fille de l’hiver, qui par son seul thème renvoie à d’innombrables contes et légendes russes (Kochtcheï et Moroz sont ainsi mentionnés ; les amateurs apprécieront) tout en conservant une cohérence totale avec l’univers de Celestopol.

Car il convient de le souligner : sous leur diversité thématique (il est aussi question d’échecs, de patinage artistique ou encore d’un scientifique à l’origine d’un certain « incident de 1908 »), voire tonale, les nouvelles de Celestopol 1922 forment un tout cohérent non seulement par la récurrence de quelques personnages, parfois fortuits (l’auteur Ernest Sokolov, entre autres), mais aussi par la construction solide d’un univers narratif entièrement maîtrisé par son auteur. Auquel on ne peut que souhaiter d’avoir envie une troisième fois de visiter sa création, Celestopol, pour d’autres nouvelles extraordinaires encore, entre science et magie, entre êtres complexes fictionnels et personnages historiques réinventés.

 

Didier Smal

 

Emmanuel Chastellière (1981) est romancier et traducteur. Il est aussi le rédacteur en chef du site Elkabin.net, dédié à la fantasy sous toutes ses formes.

 

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A propos du rédacteur

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.