Ce qui nous sépare du clair, Yves Humann (par Didier Ayres)
Ce qui nous sépare du clair, Yves Humann, préf. Jean-Christophe Belleveaux, photo. Rosa, éd. de Corlevour, 160 p., 2025, 18€
Je quitte à l’instant le recueil de Yves Humann et me remémore les différents moments où j’ai ouvert cet ensemble poétique qui qualifie pour moi la question du doute existentiel. En effet, ce ne sont pas ici des certitudes, des images fixes, des propos satisfaits, des poèmes conçus pour être convaincants par leur autorité intrinsèque. Non, mon impression reste celle d’un doute radical, sur la qualité de la vie et de la mort, où l’on ne peut que balancer avec les poèmes, avec cependant un espoir lié à l’amour, à la bonté, à la beauté, à l’amitié, qui semblent seuls sur terre éviter un doute général, une tabula rasa cartésienne. Nous sommes peut-être avec Descartes, mais aussi du côté de « l’honnête homme » de Montaigne.
Par ailleurs, le ton assez pessimiste de l’ouvrage, nous ouvre sur Cioran ou sur Samuel Beckett, et parfois nous dirige vers le Tonneau de Diogène. Et par contradiction -, car le poème est plus large que le simple conseil tenu sur le doute -, l’on retrouve David Hume, chez qui les maux de l’homme sont universels et se déduisent des sens de l’être. Cette poésie semble plus grande que de simples préceptes philosophiques, car ils donnent à voir en même temps, oxymore intellectuel, ensemble, la vie et la mort, l’amour et le désir, le vide et le plein, la chanson et le silence.
Ce qui persiste quoiqu’il advienne, c’est une recherche, la quête de quelque chose qui échappe à la pensée rationnelle et touche à l’étrange ; et ce qui échappe aux simples communicants de nos sociétés néo-modernes : l’entreprise du poème comme entreprise d’agrandissement.
Le jour cache quelque chose du jour
que la lumière ne trahit pas
Toujours est-il que le poème questionne la vérité à maintes reprises, ne se laisse pas enfermer dans une attitude béate face à l’existence, mettant en doute la certitude physique du monde pour le remplacer par la matière, sûre et unie, de l’écriture. Il en va ainsi de Dieu, lequel malgré son indétermination, reste une démarche transcendante.
l’histoire toujours recommencée
du désir et de la mort
petite ou grande
L’action du poème permet de défaire les truismes, les fausses évidences, et ne s’arrête pas aux images d’Épinal, mais fractionne la pensée en imposant un doute systématique, quitte à tomber dans une étrangeté, moment le plus beau du poème.
faudrait-il, Dieu,
que je devienne étranger
au monde
étranger à tout affect
étranger à Toi-même ?
Le poème remet en cause l’ordre du monde, redit le bleu du ciel comme s’il n’avait jamais existé, redit la force de la divinité, de la mort et de la drôle de croyance qu’a chacun de son existence. Pour résumer à grands traits mon impression de lecteur, je dirais qu’il s’agit d’une vision crépusculaire, qui n’hésite pas à parler de la vieillesse, de la foi, d’une femme aimée, qui sait ? Le lecteur quitte le livre avec la valeur positive du doute, d’un doute qui construit une vision de l’univers. Il reste dans l’indécision d’une option morale à suivre, distinguant comment douter porte vers des lueurs, vers des lumières, vers la part rêveuse de la poésie.
quand les rumeurs de la rue m’intiment
de sortir du poème
pour m’infester sans recul
du venin fascinant de la catastrophe
Quelques mots de plus au sujet des photographies de Rosa et de la préface de Jean-Christophe Belleveaux - que l’on connaît comme remarquable poète. Les deux ajouts à ce recueil permettent de comprendre comment ce texte engendre d’autres points de vue, celle de l’influence de Jaccottet, ou de Gerhard Richter pour la photographie floutée du poète nu devant sa bibliothèque. L’on voit ainsi comment cet in-folio s’ouvre devant chacun à sa manière, permettant de donner une vue d’ensemble de cet ouvrage fort intéressant.
Didier Ayres
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