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Ce n’était que la peste, Ludmila Oulitskaïa (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 24.06.21 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Russie, Gallimard

Ce n’était que la peste, avril 2021, trad. russe, Sophie Benech, 138 pages, 14 €

Ecrivain(s): Ludmila Oulitskaïa Edition: Gallimard

Ce n’était que la peste, Ludmila Oulitskaïa (par Gilles Banderier)

 

Ce fut un accident idiot – comme au fond ils le sont tous. Un biologiste travaillant dans un institut de recherches à Saratov, sur des souches de la peste pulmonaire, reçoit en pleine nuit, alors qu’il est dans son laboratoire, un appel téléphonique lui enjoignant de se rendre sans délai à Moscou. Dans l’Union soviétique de Staline, ce n’est pas le genre de convocation qui fait plaisir, et pas seulement parce que cela représente un voyage aller-retour de mille cinq cents kilomètres. Dans la précipitation, le chercheur ne rajuste pas son masque correctement et, sans le savoir ni le vouloir, il emporte ainsi la peste dans le train, puis dans la capitale, à son hôtel et à l’hôpital où son état le conduira. Il sera le premier à mourir, mais pas le seul. En 1720, la peste fit disparaître entre 30.000 et 40.000 personnes, la moitié de la population marseillaise. Moscou comptait en 1939 plus de quatre millions d’habitants…

De la peste à Athènes jusqu’au roman de Camus, en passant par La Fontaine dans l’une de ses plus célèbres fables, la peste occupe une place non négligeable dans la littérature, comme d’ailleurs dans l’histoire des civilisations. Ludmila Oulitskaïa s’était inspirée d’un fait vrai pour écrire son court roman : il y eut réellement une brève épidémie de peste à Moscou en 1939. Au plan littéraire, l’auteur s’inscrit sans démériter dans la tradition russe du récit court et ne se montre pas un successeur indigne de Tchékhov ou de Tourgueniev, allant jusqu’à mettre en scène « un Personnage Haut Placé qui parle avec l’accent géorgien » (p.59), en qui chacun reconnaîtra Jossif Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline.

Ce n’était que la peste avait été composé en 1988 avec une visée utilitaire (permettre à l’auteur, alors âgée de quarante-cinq ans, d’intégrer un cours d’écriture à l’Université), puis oublié dans un tiroir, d’où il sortit trente-deux ans plus tard, à la faveur d’une autre épidémie. La Covid-19 n’est pas la peste et l’on doit s’en réjouir, compte tenu de la manière brouillonne, voire puissamment incohérente, dont la maladie a été gérée ici et là. Dans une postface aussi intéressante que le récit lui-même, Ludmila Oulitskaïa observe que, si la flambée de peste qui s’était déclarée à Moscou en 1939 avait été si rondement éteinte, ce fut parce que le pays disposait, pour son malheur, du NKVD, une police politique à l’efficacité redoutable, capable d’aller chercher n’importe qui n’importe où, mais de préférence la nuit, pour le faire disparaître sans traces ou, en l’occurrence, le placer en quarantaine. La Grande Terreur stalinienne n’était pas terminée en 1939 et le coup de sonnette au milieu de la nuit constituait une réalité redoutée. On voit ainsi un personnage mettre fin à ses jours alors qu’on était juste venu le chercher pour l’isoler d’un point de vue sanitaire (de là le titre du volume). Les fléaux politiques sont souvent pires que les épidémies. Précisément…

Que son origine ait été naturelle (l’histoire ou la fable du pangolin et de la chauve-souris) ou artificielle (un laboratoire de Wuhan), la Covid-19 est apparue dans un pays qui est avant tout la plus grande dictature de la planète, équivalent contemporain et aussi détestable de l’URSS stalinienne. L’on peut et l’on doit s’étonner qu’une contrée où l’armée et la police disposent d’une puissance considérable, infinie, serait-on tenté de dire, se soit montrée incapable de contenir la maladie et de l’empêcher de se répandre à la planète entière. Pourquoi ce qui fut possible en 1939, avec une épidémie autrement dangereuse, sous la dictature du Parti communiste soviétique, ne l’a pas été quatre-vingts ans plus tard sous la férule du Parti communiste chinois ? À moins que ce dernier n’ait ourdi un plan tellement tortueux qu’il échappe aux analystes, plan dont la circulation de ce virus – heureusement peu mortel (plus de 99% des personnes infectées survivent) – fait partie.

Mais peut-être la Covid-19, quelle que soit son origine, a-t-elle réellement échappé au contrôle chinois, auquel cas elle pourrait jouer le même rôle que la catastrophe de Tchernobyl et être le révélateur impitoyable d’une faillite politique. L’Histoire le dira (éventuellement). Retenons cette formule : « Un pouvoir peut être plus ou moins cruel, mais il a toujours pour fondement l’oppression de la liberté de l’individu au profit de bien de la société, un bien qui est parfois compris de façon très arbitraire par le pouvoir lui-même » (p.134).

 

Gilles Banderier

 

Ludmila Oulitskaïa, née en 1943, est traduite en plus de quarante langues. Elle a reçu le prix Médicis étranger en 1996 pour Sonietchka.

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A propos de l'écrivain

Ludmila Oulitskaïa

 

Née en 1943, Ludmila Oulitskaïa est une écrivaine russe. Essentiellement romancière et nouvelliste, elle est aussi dramaturge. Elle a reçu le prix Médicis étranger en 1996 avec son roman Sonietchka (Gallimard).

 

A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).