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Carnets, Goliarda Sapienza (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx 14.06.19 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Biographie, Italie, Récits, Le Tripode

Carnets, janvier 2019, trad. italien Nathalie Castagné, 480 pages, 25 €

Ecrivain(s): Goliarda Sapienza Edition: Le Tripode

Carnets, Goliarda Sapienza (par Philippe Leuckx)

 

Tenir registre de sa vie, écrire son journal, voilà une entreprise que bien des auteurs ont tentée et peu réussie. Aux ouvrages célèbres (Journal littéraire de Paul Léautaud, celui monumental de Julien Green…), il faudra ajouter désormais les fameux Carnets de Goliarda Sapienza (1924-1996), dans lesquels la mémorialiste aiguë relate sa vie au-delà des sept années d’écriture de L’Art de la joie, pour une longue période âpre, presque sans argent (1976-1993). La très belle édition du Tripode (Paris), en hautes pages aérées, est un modèle du genre.

La sélection des milliers de pages par le compagnon de Goliarda, Angelo Pellegrino, donne lieu à de réelles plongées dans ces années-là, dans une Rome criblée de violences (Brigades Rouges…), dans l’atmosphère des voyages qui éclairent la conscience communiste de Goliarda, qui dessille enfin les yeux sur les atrocités des systèmes (Russie, Chine).

La plume n’épargne personne et d’abord elle-même, à qui elle réserve une grande part de sa sévérité foncière : elle se sent vidée (par l’écriture épuisante de ce livre qu’elle n’arrive pas à placer chez les éditeurs), alors qu’il faudrait remparer de tous côtés. L’absence d’Angelo (ne fût-ce que pour de petits voyages de travail) l’abat.

On sent à la lire une conscience sans cesse titillée par la lucidité et la justesse : on écrit, selon elle, pour témoigner (elle note « les bruits de la pauvreté »), dire la mort proche (leucémie de Véra), et souligner aussi les qualités de ses refuges (Gaeta).

Comment ne pas s’angoisser pour le destin d’un travail auquel on a consacré sept années de son existence ? (p.100).

L’épisode de l’enfermement à Rebibbia – pour un vol chez une connaissance – reste une blessure âpre, une trace infamante.

Sensible à tous les miasmes qui défigurent la société et son réel, Goliarda énumère, enregistre, décrit et décode nombre d’événements.

Elle déplore l’extrême pauvreté de Naples ; le nombre de morts (en Sicile : la mort est dite la Certa) proches la hante ; le retour au théâtre (dans des petites salles désertes) la plonge dans la déprime. Le journal dépiaute le réel.

Sapienza a l’art de relater et d’en faire un usage collectif : chacune, chacun peut se reconnaître, en dépit du caractère individualisé des expériences.

« Le cordon ombilical des fêtes romaines » (p.244), « j’ai pratiqué avec elle une euthanasie de crème fouettée » (p.246), « le pessimisme des profiteurs » : elle a l’art de la formule ciselée et incisive. « La prison de pauvreté-indigence » qu’elle sent autour d’elle, qui la menace, la fragilise, rend bien compte de son état d’esprit. La vie est étroite, les dépenses mesurées, le théâtre, loin, les années sans ressources sont venues s’ajouter à une désolation inscrite en l’âme. Les électrochocs (des années 60) sont restés vifs comme réactualisés.

Les Carnets abondent en descriptions de soi, justes, jamais égotistes, toujours soucieuses des relations humaines : Citto (Maselli, cinéaste, l’ancien compagnon), les amies, les morts. Elle n’égratigne personne pour le plaisir ; elle le fait d’abord pour elle, décapant la surface, atteignant le nœud de la vie.

Le genre intimiste par excellence offre ici une nombreuse matière de chroniques nuancées sur une longue période, où les voyages longs ou plus brefs (vers la Sicile, vers des plages aimées) sont des haltes de respiration dans le tourment régulier.

Il n’y a qu’elle pour épouser autant le mal de vivre, l’éprouver dans les mots : « Le mal de l’émigrant, ou mal continental, ne m’a plus quittée. (…) La maladie est comme le marginal dans un corps social et il faut l’accepter » (p.237).

Comme pour le cher Cesare Zavattini (maître du néoréalisme), Goliarda a d’heureuses formules : « Sur cela qui est comme un matelas de “duvet de baisers”, je m’endors heureuse », ou « sur ce grand ami fidèle, si riche de vie et d’humeurs, qu’est notre cher Cesare » (pp.220-221).

Le livre abonde en analyses fines d’une société, qui périclite, d’affairistes et de cossus. Comme en tableaux réalistes de groupes donnés : quel œil pour camper ces figures aimées ou chagrines ou en représentation, avec un doigté qui n’exclut guère la sagacité aiguë.

On retient les belles descriptions aussi de Gaète, des lieux et résidences de bonheur, elle qui a si souvent fleureté avec le drame, l’indigence, l’absence.

« Guidée par un fil émotionnel », elle parle de Rome, de son Corso « déguenillé ».

Elle hume tout avec une intelligence extraordinaire, tissée de sagesse et d’humanité.

Un chef-d’œuvre.

 

Philippe Leuckx

 


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A propos de l'écrivain

Goliarda Sapienza

 

Goliarda Sapienza (née à Catane (en Sicile) le 10 mai 1924 et morte à Gaète le 30 août 1996) était une comédienne et écrivain italienne contemporaine.

 

Biographie express de Goliarda Sapienza :

1924 : naissance de Goliarda Sapienza à Catane

1940 : Goliarda se consacre à sa carrière de comédienne

1942-1944 : l’occupation allemande à Rome l’empêche de jouer. Elle rejoint la résistance.

1945-1952 : fondation d’une compagnie de théâtre d’avant-garde

1967-1969 : Goliarda Sapienza publie deux romans

1996 : à 72 ans, elle meurt, chez elle, d’une chute dans l’escalier

1998 : L’Art de la joie, son roman le plus connu, est publié à titre posthume. Le texte passe inaperçu

2005 : parution de L’Art de la joie en France

2006 : les prestigieuses éditions italiennes Einaudi annoncent officiellement qu’elles s’engagent dans un édition raisonnée des écrits de l’auteure

 

A propos du rédacteur

Philippe Leuckx

 

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Philippe Leuckx est un écrivain et critique belge né à Havay (Hainaut) le 22 décembre 1955.

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, italienne, portugaise, japonaise

Genres : romans, poésie, essai

Editeurs : La Table Ronde, Gallimard, Actes sud, Albin Michel, Seuil, Cherche midi, ...