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Car le jour touche à son terme, Frédéric Dieu (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 18.03.24 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Car le jour touche à son terme, Frédéric Dieu, éditions de Corlevour, Revue la forge, janvier 2024, 80 pages, 15 €

Car le jour touche à son terme, Frédéric Dieu (par Didier Ayres)

Écobuage

Le recueil de poèmes que publie Frédéric Dieu, aux éditions de Corlevour, est intéressant à plus d’un titre. Tout d’abord pour son écriture stylisée mais pas emphatique, sobre, et cependant n’hésitant pas à conduire le poème sur les rives de moments lyriques ; en somme, une langue claire et raffinée. Et pour l’essentiel l’on peut se référer à la théorie d’Empédocle sur les quatre éléments, théorie des éléments comme combustible, matière, pour avancer au sein des profondeurs de cette poésie. Car cette poésie est hantée par le feu et la terre essentiellement, jusqu’à la combustion des tourbes ; mais aussi par l’eau et l’air, ce dernier étant figuré par le vent. Donc simplicité du fond qui engage une certaine métaphysique, un lieu immatériel où se jouent les sens et les significations. Pour cela, il ne faut pas négliger des emprunts à la Bible et ses forces parlantes. C’est à cette traversée que nous sommes invités. Un monde calciné, éprouvé par les cicatrices laissées par le chemin des flammes, une sylve obscure où émergent des images, sorte d’apocalypse lente et appuyée.

Le poème fonctionne comme un écobuage, principe élémentaire de fertilisation des sols. Il entretient la terre natale, clarifie, quintessencie le schéma du vers, lui procure une richesse, un tréfond, une étendue, un lointain scriptural qui aide la lecture et lui donne de l’épaisseur.

« Terres brûlées, profonds sillons de douleur, notre partage de misère et notre poids d’humilité. Qui vous aime met en déroute l’ennemi ».

Nous sommes confrontés, surtout dans le premier chapitre de l’ouvrage, à une esthétique de la destruction, de la désolation, voire du désespoir, et au milieu sans doute, se tient la miséricorde, comme dans la boîte de Pandore où gît l’espoir en arrière dans la jarre. Et pour donner à voir le cheminement que j’ai effectué dans ce livre, je dirais que l’on y trouve l’Enfer de Dante, ou dans le domaine pictural, les ruines esthétiques d’Hubert Robert, magnificences de la terre brûlée, éclats des neiges aussi (où se rejoignent l’eau et l’air), ignition soit chaude soit glaciale (l’on sait pour cette dernière l’impression de brûlure que provoque la neige dans une main d’enfant).

« Notre-Dame des chevelures qui poussent dans la terre et des arbres qui grandissent dans le ciel, en contrée nouvelle menez-nous, en contrée confiance élevez-nous ».

Ou

« Racines, par l’eau qui rend à la vie, racines lancez vos cordes au fond du puits obscur où tout se tait, allez chercher l’enfant qui dort au plus profond de ma terre. Par l’eau qui rend à la vie ».

Ecobuages, flammes : cela construit une réalité, un monde définitif, une compagnie nourricière ; feu en sa qualité radicale ; monde spirituel encore où la Parole, le Verbe, s’incarne dans une glaise bouillante, dans l’axe (qui sait ?) de la notion de péché, ou de rédemption (le purgatoire accompli sur terre). Ou encore terre promise, vidée de ses sanies, et propre à accueillir une âme purifiée. C’est à peu près ce que j’ai ressenti en parcourant ce recueil, tendu vers un univers poétique et fort imagé. Le vent ici, comme dans l’Évangile, ne souffle pas n’importe où et ne va pas vers nulle part, mais constitue un souffle primordial qui, comparé à l’amour divin, n’est pas capricieux et est de tout temps pérenne. C’est ainsi que j’ai compris l’ouvrage, comme fait d’une authenticité, d’une foi et d’une confiance dans l’âme humaine.

« Il est écrit qu’on ne doit pas emporter aucun de tes galets. Peut-être tous sont-ils comptés comme cheveux sur la tête, chacun même léger jouant son rôle et pesant son poids dans la surnage de l’île ».

 

Didier Ayres



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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.