Bruges-la-Morte, Georges Rodenbach (par François Baillon)
Bruges-la-Morte, Georges Rodenbach Espace Nord – Octobre 2016 Postface : Christian Berg 208 pages – 8,50 €
Ecrivain(s): Georges Rodenbach
Dans cette édition du célèbre Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach, figurent les photographies qui avaient déjà fait toute la singularité de l’édition originale (1892). Du reste, le vœu du romancier était clairement formulé dans son « avertissement » : « nous avons voulu (…) évoquer une Ville, la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d’âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir. (…) il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, intercalés entre les pages… » (p. 7) Outre l’intérêt que représente la reproduction des photographies, l’œuvre est suivie d’une étude détaillée de Christian Berg, revenant notamment sur les motivations des artistes symbolistes et sur la façon dont Bruges-la-Morte, avec son aspect marginal, s’y inscrit. Une ultime annexe nous permettra de découvrir ou redécouvrir plusieurs poèmes et extraits d’œuvres littéraires, évoquant Bruges et d’autres « villes mortes » telles que Venise ou Gand – une occasion de se replonger dans les styles de ces écrivains incomparables que sont Wordsworth, Verhaeren, Mallarmé, Zweig, Mann, Yourcenar…
Et le roman, qu’en est-il ? « Voilà cinq ans qu’il vivait ainsi, depuis qu’il était venu se fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. » (p. 9/10) Hugues Viane est veuf, vit avec Barbe, sa servante, et consacre ses journées à des balades rigoureusement similaires dans Bruges, ainsi qu’à la vénération d’objets ou d’éléments ayant appartenu à la défunte – cette défunte qui, pour avoir été « si belle avec son teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée et noire dans de la nacre » (p. 10), si jeune dans son départ, alimente en lui l’idée d’une sainteté à adorer, par-delà l’évanouissement du corps : « … tresse interrompue, chaîne brisée, câble sauvé du naufrage ! Et, pour l’abriter des contaminations, de l’air humide qui l’aurait pu déteindre ou en oxyder le métal, il avait eu cette idée, naïve si elle n’eût pas été attendrissante, de la mettre sous verre, écrin transparent, boîte de cristal où reposait la tresse nue qu’il allait chaque jour honorer. » (p. 14) Absolutiste plus que romantique, Hugues va pourtant être ébranlé par l’une de ces rencontres que l’on qualifie, au premier abord, de fortuites… mais qui sont vouées à changer le destin d’un homme. Elle se nomme Jane, est une danseuse en tournée, de passage à Bruges, et dans le regard du veuf, elle ressemble trait pour trait à son épouse disparue. La fascination, autant que la déstabilisation, sont telles qu’il décide de l’installer dans une maison qu’il loue lui-même, la rendant pour ainsi dire prisonnière et disponible à tout moment. « Hugues songeait : quel pouvoir indéfinissable que celui de la ressemblance ! Elle correspond aux deux besoins contradictoires de la nature humaine : l’habitude et la nouveauté. » (p. 49)
Le thème présente des liens évidents avec un livre – D’entre les morts de Boileau-Narcejac – ayant donné naissance au film Vertigo d’Alfred Hitchcock (bien que le dénouement en soit différent) : obsédé par la mort d’une femme qu’il a probablement aimée, un homme croit la retrouver en une autre et décide de façonner celle-ci à l’image de la défunte.
Au-delà de l’intrigue de Bruges-la-Morte, qui n’est pas son principal intérêt, la force de cette œuvre réside dans son atmosphère propre – et cette atmosphère ne naît et ne repose que sur un usage virtuose de la langue. Car c’est bien la Mort qui rôde en permanence autour du protagoniste, fruit d’une morbidité constante, véhiculée par la grisaille de la Ville, par ses canaux noircis, les processions des béguines, les déplacements métronomiques d’Hugues… Tous les chemins confinent à une forme d’étape supérieure, au-delà de la Vie – l’essence de la vie est perdue, et Bruges personnifie les éléments de cet Au-Delà, sans cesse recherché. Même quand le veuf croit retrouver une agitation propre à la découverte, c’est toujours la morte qu’il recherche à travers celle qui vit.
Ainsi, on a tout lieu de considérer que ce roman tend à nous faire atteindre les sensations du veuf qui ne veut plus rien attendre – c’est aussi pourquoi ce même roman donne accès à la pénétration du Rêve voulant s’immiscer en nous. Ne sommes-nous pas aux limites du fantastique avec Bruges-la-Morte, confondus par cette série de miroirs que l’on croise si souvent, ignorant presque de quel côté nous sommes passés ? Bien que demeurant vivant, si la vie ne provoque plus aucune éclosion en nous, seules les illusions (a fortiori, toutes celles qui nous conviennent) peuvent avoir cours. De fait, seul un véritable poète, aguerri à l’exercice d’un style fin, suggestif et lyrique, pouvait être l’auteur d’un roman aussi envoûtant, si ce n’est magnétique.
François Baillon
Georges Rodenbach (1855-1898) est un poète, écrivain et journaliste belge. Après des études de droit, il décide de se consacrer à la littérature et collabore à diverses revues et périodiques, tant en Belgique qu’en France. Ami d’Émile Verhaeren, de Stéphane Mallarmé et d’Octave Mirbeau, il s’installe définitivement à Paris en 1888. Son roman Bruges-la-Morte (1892), qui eut un grand succès à sa sortie, est considéré comme un chef-d’œuvre du symbolisme.
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