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Baumgartner, Paul Auster (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 10.06.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Babel (Actes Sud), Roman, USA

Baumgartner, Paul Auster, traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, Actes Sud Babel, 200 p. 7,90 €

Ecrivain(s): Paul Auster Edition: Babel (Actes Sud)

Baumgartner, Paul Auster (par Léon-Marc Levy)


Lire l’ultime roman de Paul Auster est un moment étrange, qui s’inscrira forcément dans la mémoire d’un lecteur qui a vénéré le chantre new yorkais. Faire la part de l’affectivité à vif et celle de l’objectivité nécessaire du critique est un exercice périlleux, peut-être impossible. Alors décrétons que l’on peut aimer Auster et néanmoins parler librement de ce livre. Enfin, essayer.

Avec un humour incroyable (du destin ? De Paul Auster lui-même ?) la situation narrative est une inversion radicale de ce que nous savons de la vie de l’auteur : dans le roman, Baumgartner est un homme vieillissant, veuf de sa femme depuis quelques années (emportée par les vagues en bord de mer) et qui vit seul dans son appartement duplex de Brooklyn. Pour qui vient de lire le livre de Siri Hustvedt sur la mort de Paul Auster, c’est donc une inversion parfaite des rôles.

On laisse entendre ainsi que Baumgartner est Paul Auster. La littérature nous oblige à dire non, c’est le héros du livre mais c’est évidemment largement Paul Auster : Juif new yorkais, habitant Brooklyn, écrivain, marié avec une femme plus jeune que lui.

L’appartement (et son petit jardin) est la scène unique du roman. Sy – c’est le prénom du héros – y vit son deuil, dans une méditation sur la mort, la mémoire, le vieillissement, l’affaiblissement du corps et de la mémoire immédiate. Très vite on y retrouve les obsessions et procédés d’écriture d’Auster. Une chute dans sa cuisine et c’est l’horloge du hasard et du temps, les facéties de la mémoire qui s’emparent de l’écriture.

C’est là que tout a commencé, se dit-il, le premier incident de la journée, qui a conduit à tous les autres de ce jour d’incidents en série, mais tandis qu’il garde les yeux sur la casserole en alu noircie au pied du mur opposé, ses pensées lentement partent à la dérive, s’éloignant des chutes de Grand-Guignol de la matinée, vers le passé, le passé distant que l’on distingue à peine, vacillant à l’extrémité la plus lointaine de la mémoire, et par fragments lilliputiens, tout lui revient, le monde disparu d’Alors et le voici, dans son corps de vingt et un ans, étudiant de première année complètement fauché dans l’Upper West Side de Manhattan avançant à grands pas dans la lumière d’un après-midi fin septembre […]

Le trouble, l’affliction du lecteur tient sans cesse à la question : Cette page, cette phrase, ce détail, Auster l’a-t-il écrit quand il savait ? Qu’il était très malade, qu’il allait mourir bientôt. Son regard sur la fin prochaine est-il autobiographique ? Cette question lancinante ne nous quitte pas, ajoutant encore et encore à l’étreinte de la mort, de l’absence. Autour du syndrome du « membre fantôme », cette partie de soi qu’on a coupée et qui, néanmoins, continue à exister, à faire mal, Auster métaphorise le deuil : l’autre absent mais là, la douleur sous toutes ses formes, toute une vie.

À présent il est un moignon humain, un demi-homme ayant perdu la moitié de lui-même, et, oui, les membres manquants sont toujours là, ils font toujours mal, au point qu’il a l’impression parfois que son corps est sur le point de prendre feu et de se consumer sur place.

Pour signer en quelque sorte ce dernier roman, Auster nomme l’épouse morte Anna Blume. L’inoubliable héroïne du grand roman « Au Pays des choses dernières » (In the Country of Last Things, 1987) nous fait ainsi un clin d’œil, comme un adieu sous la plume de son créateur, comme un adieu de son créateur. Baumgartner est un roman chargé de nostalgie, on sent à chaque page que la boucle est en train de se boucler, que Paul Auster est en train de nous faire un dernier signe.

Baumgartner est-il un grand Paul Auster ? La question, stupide, entraînerait des réponses stupides. Baumgartner est un Paul Auster, un vrai, donc un moment dans son œuvre. Et l’œuvre de Paul Auster est une immense construction, forte et fragile, qui ne supporterait pas d’être privée de l’un de ses éléments.


Léon-Marc Levy


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A propos de l'écrivain

Paul Auster

 

Paul Auster est un écrivain américain né en 1947 à Newark dans le New Jersey. De 1965 à 1970, il étudie les littératures française, anglaise et italienne à Columbia University où il obtient un Master of Arts. Il publie à cette époque, des articles consacrés essentiellement au cinéma dans la Columbia Review Magazine, et commence l’écriture de poèmes et de scénarios pour films muets. De 1971 à 1975, il s’installe à Paris et, en connaisseur attentif de notre langue, il traduit Dupin, Breton, Jabès, Mallarmé, Michaux et Du Bouchet. Unearth, son premier recueil de poèmes paraît aux Etats-Unis en 1974, puis en France, en 1980, aux éditions Maeght. Sa Trilogie new-yorkaise, constituée deCité de Verre (1987), Revenants (1988) et La Chambre dérobée (1988), paraît aux éditions Actes Sud et connaît un succès immédiat auprès de la presse et du public. Suivront des essais, des recueils de poésie et de nombreux romans, dont Moon Palace (1990) ou encore Léviathan qui obtient en 1993 le Prix Médicis étranger. Paul Auster a aussi écrit des pièces de théâtre dont Laurel et Hardy vont au paradis qui a été joué au Théâtre de La Bastille en 2000. Cité de verre qui a été adapté en bande dessinée par David Mazzucchelli en 1995. En 1993, La Musique du hasard a fait l’objet d’un film réalisé par Philip Haas. Passionné depuis toujours par le cinéma, Paul Auster réalise Smoke et Brooklyn Boogie en collaboration avec Wayne Wang. En 1996, ces deux films sont diffusés sur les écrans internationaux. Smoke obtient le Prix du meilleur film étranger au Danemark et en Allemagne. En 1998, Paul Auster écrit et réalise Lulu on the bridge, avec Harvey Keitel, Mira Sorvino et Willem Dafoe, film sélectionné à Cannes dans la catégorie “un certain regard”. Il poursuit son activité de cinéaste en réalisant La Vie intérieure de Martin Frost d’après un scénario composé à partir de l’une des intrigues de son roman, Le Livre des illusions, en 2007.
En France, toute l’œuvre de Paul Auster, traduite en trente-cinq langues, est publiée chez Actes Sud. Il est membre de The Academy of Arts and Letters et a reçu le Prix du Prince des Asturies en 2006 (entre autres distinctions prestigieuses).Paul Auster vit à Brooklyn avec sa femme, la romancière Siri Hustvedt.
Derniers ouvrages parus : Seul dans le noir (2009 ; Babel n° 1063), Invisible (2010 ; Babel n° 1114), Sunset Park (2011) et Chronique d'hiver (2013).

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /