Baumgartner, Paul Auster (par Léon-Marc Levy)
Baumgartner, Paul Auster, traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, Actes Sud Babel, 200 p. 7,90 €
Ecrivain(s): Paul Auster Edition: Babel (Actes Sud)
Lire l’ultime roman de Paul Auster est un moment étrange, qui s’inscrira forcément dans la mémoire d’un lecteur qui a vénéré le chantre new yorkais. Faire la part de l’affectivité à vif et celle de l’objectivité nécessaire du critique est un exercice périlleux, peut-être impossible. Alors décrétons que l’on peut aimer Auster et néanmoins parler librement de ce livre. Enfin, essayer.
Avec un humour incroyable (du destin ? De Paul Auster lui-même ?) la situation narrative est une inversion radicale de ce que nous savons de la vie de l’auteur : dans le roman, Baumgartner est un homme vieillissant, veuf de sa femme depuis quelques années (emportée par les vagues en bord de mer) et qui vit seul dans son appartement duplex de Brooklyn. Pour qui vient de lire le livre de Siri Hustvedt sur la mort de Paul Auster, c’est donc une inversion parfaite des rôles.
On laisse entendre ainsi que Baumgartner est Paul Auster. La littérature nous oblige à dire non, c’est le héros du livre mais c’est évidemment largement Paul Auster : Juif new yorkais, habitant Brooklyn, écrivain, marié avec une femme plus jeune que lui.
L’appartement (et son petit jardin) est la scène unique du roman. Sy – c’est le prénom du héros – y vit son deuil, dans une méditation sur la mort, la mémoire, le vieillissement, l’affaiblissement du corps et de la mémoire immédiate. Très vite on y retrouve les obsessions et procédés d’écriture d’Auster. Une chute dans sa cuisine et c’est l’horloge du hasard et du temps, les facéties de la mémoire qui s’emparent de l’écriture.
C’est là que tout a commencé, se dit-il, le premier incident de la journée, qui a conduit à tous les autres de ce jour d’incidents en série, mais tandis qu’il garde les yeux sur la casserole en alu noircie au pied du mur opposé, ses pensées lentement partent à la dérive, s’éloignant des chutes de Grand-Guignol de la matinée, vers le passé, le passé distant que l’on distingue à peine, vacillant à l’extrémité la plus lointaine de la mémoire, et par fragments lilliputiens, tout lui revient, le monde disparu d’Alors et le voici, dans son corps de vingt et un ans, étudiant de première année complètement fauché dans l’Upper West Side de Manhattan avançant à grands pas dans la lumière d’un après-midi fin septembre […]
Le trouble, l’affliction du lecteur tient sans cesse à la question : Cette page, cette phrase, ce détail, Auster l’a-t-il écrit quand il savait ? Qu’il était très malade, qu’il allait mourir bientôt. Son regard sur la fin prochaine est-il autobiographique ? Cette question lancinante ne nous quitte pas, ajoutant encore et encore à l’étreinte de la mort, de l’absence. Autour du syndrome du « membre fantôme », cette partie de soi qu’on a coupée et qui, néanmoins, continue à exister, à faire mal, Auster métaphorise le deuil : l’autre absent mais là, la douleur sous toutes ses formes, toute une vie.
À présent il est un moignon humain, un demi-homme ayant perdu la moitié de lui-même, et, oui, les membres manquants sont toujours là, ils font toujours mal, au point qu’il a l’impression parfois que son corps est sur le point de prendre feu et de se consumer sur place.
Pour signer en quelque sorte ce dernier roman, Auster nomme l’épouse morte Anna Blume. L’inoubliable héroïne du grand roman « Au Pays des choses dernières » (In the Country of Last Things, 1987) nous fait ainsi un clin d’œil, comme un adieu sous la plume de son créateur, comme un adieu de son créateur. Baumgartner est un roman chargé de nostalgie, on sent à chaque page que la boucle est en train de se boucler, que Paul Auster est en train de nous faire un dernier signe.
Baumgartner est-il un grand Paul Auster ? La question, stupide, entraînerait des réponses stupides. Baumgartner est un Paul Auster, un vrai, donc un moment dans son œuvre. Et l’œuvre de Paul Auster est une immense construction, forte et fragile, qui ne supporterait pas d’être privée de l’un de ses éléments.
Léon-Marc Levy
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