Avalanche (The Snow King, 2026), Lance Weller (par Léon-Marc Levy)
Avalanche (The Snow King, 2026), Lance Weller. Traduit de l’américain par François Happe, Gallmeister, 536 p. 26,90 €
Ecrivain(s): Lance Weller Edition: Gallmeister
Lance Weller cette fois ne nous emmène pas sur les champs de bataille de la guerre de Sécession ou des guerres indiennes. De la grande guerre civile américaine, il sera question néanmoins dans ce roman, mais dans un narratif atténué par les années et porté par un vieux colonel nordiste privé de ses deux bras.
L’arc de ce roman, sa linéarité courbe, va de l’Anabase à la Catabase. Xénophon en metteur en scène ! De la montée vers un lieu perdu dans la montagne (c’est le nom même de la bourgade : Forsaken Heights) jusqu’à l’effondrement de ce lieu, comme pour un lever de rideau théâtral avant la chute – brutale - de ce rideau. Catabase, dans les épopées grecques, évoque la descente vers les Enfers. Lance Weller scande son roman comme une tragédie antique : ses quatre parties – la clef du jardin du roi, Anabase, Catabase, Le jardin du roi – sont les actes de sa pièce.
Aux origines de tout vers 1890, le Mal règne déjà dans la petite ville de montagne, apporté, bien malgré lui, par le héros enfant : une sorte de diphtérie très violente qui décime une partie importante de la population. Dès lors, le lieu semble voué à un destin funeste inéluctable. On pense alors fortement à Charles-Ferdinand Ramuz et La grande peur dans la montagne. Lance Weller semble dédier tout son roman à des lieux perdus et maudits. Ainsi, dès le train qui la conduit vers Forsaken Heights, Clara – l’héroïne – traverse des paysages et des villages plongés dans une obscurité étouffante, peuplée de fantômes.
Elle se demanda si les lumières, là-bas, au loin, avaient été bien réelles, ou si, peut-être, elles avaient été les lumières fantômes de royaumes réduits en poussière et en tumulus des siècles auparavant. Coome ceux que les Grecs de l’Antiquité avaient vus dans les plaines brûlées par le soleil le longu du Tigre. Là, dehors, juste de l’autre côté de sa vitre, des tribus spectrales continuaient à migrer sans cesse dans les mémoires, les légendes et les mythes. Mais alors le train traversa soudain un autre petit village sans nom et sans gare, qui, pour un instant fugace, exista avec elle dans l’espace vide d’un temps vide au cœur brisé, entre le lent déclin du jour et la suprématie menaçante de la nuit.
La verticalité des décors qui attendent Clara, et bientôt Jack qu’elle rencontre dans le train, vingt ans après l’épidémie, sont le relief même de l’anabase (montée) et de la catabase (chute). Des montagnes qui, ainsi que des cathédrales, semblent défier Dieu lui-même, défi qu’elles mèneront jusqu’à son terme précipitant l’Enfer sur ses pentes. Lance Weller érige les montagnes en métaphore divine. Snow King est le titre original du roman, annonçant le statut du plus haut sommet régnant sur le Wyoming.
La hauteur des cimes rend encore plus petits, presque insignifiants, les gens qui vivent sur les pentes, nichés dans le misérable bourg de Forsaken Heights : fourmis sombres et besogneuses, qui passent leur vie à survivre dans les rues enneigées. Sans âge, sans époque.
Ils regagnèrent la rue, avançant prudemment d’un tronc d’arbre à l’autre, Spellman posant par moments une main sur l’épaule de Luther, soit pour s’appuyer, soir pour l’écarter du crottin de cheval que quelqu’un avait balayé de la rue et poussé dans l’allée.
- Je parie qu’on ressemble à un foutu tableau de Brueghel, marmonna-t-il. La parabole des fous à la gueule de bois.
Dans ce cadre désolé, Jack et Clara forme le couple de lumière. Leur amour cristallin tranche avec la noirceur du lieu et de nombre de ses habitants, amers, rancuniers haineux. C’est la parenthèse enchantée du roman, le moment suspendu dans la tragédie que l’on sent venir, comme cette ouverture vers la lumière que Clara célèbre avec Jack après une longue escalade le long des sentiers pentus :
- La mer ! La mer ! (Elle écarta les bras.) Salut à toi !
Et, debout là, dans le vent, Clara essaya d’imaginer comment les Dix-Mille *, après avoir traversé les déserts et les montagnes d’Assyrie, après avoir enduré les neiges au-dessus du fleuve Téléboas et avoir repoussé les attaques ennemies derrière eux, devant eux et sur leurs flancs, durent se sentir quand ils aperçurent la Mer Noire, le Pont-Euxin couleur prune foncée, depuis les pentes du Mont Theches.
Le mot catabase a la même étymologie que catastrophe, κατάϐασις / katábasis : la chute. Il est dans ce roman à entendre dans tous ses sens : l’avalanche, le titre choisi par les éditeurs français, mais aussi la fin d’un monde.
C’est la fin bouleversante de ce monde que Lance Weller nous raconte, en un ouvrage ambitieux et brillant.
Léon-Marc Levy
- Les Dix-Mille est le nom donné aux 12 800 soldats grecs mercenaires, commandés initialement par le Spartiate Cléarque et recrutés surtout dans le Péloponnèse, enrôlés par le prince achéménide Cyrus le Jeune pour tenter de prendre le trône de Perse à son frère aîné, Artaxerxès II Mnèmon. Leur expédition dura de 401 av. J.-C. à 399 av. J.-C.. Son histoire est connue par le récit qu'en a fait Xénophon qui accompagne l'armée comme hoplite puis est élu stratège de l'arrière-garde après la mort de Cléarque. Xénophon, Athénien allié de l'ennemi héréditaire spartiate, est condamné à l'exil et passe au service du roi de Sparte Agésilas II : il écrit son récit pendant son exil pour glorifier les exploits des Grecs et servir le rapprochement entre Athènes et Sparte. Le récit de cette expédition s'appelle l'Anabase.
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